Le rituel est sacré: chaque matin, les ténors de la politique se ruent sur la revue de presse. Pendant la lecture, les proches collaborateurs, anxieux, croisent les doigts. Car la qualité de leur journée peut basculer en quelques instants. "C'est vrai qu'un seul commentaire négatif peut nous rendre fous", déclare un ministre. Chaque détail est épluché: le choix d'une photo, le moindre qualificatif, la "pub" faite à un concurrent... Et la souffrance est toujours au rendez-vous.
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Le rituel est sacré: chaque matin, les ténors de la politique se ruent sur la revue de presse. Pendant la lecture, les proches collaborateurs, anxieux, croisent les doigts. Car la qualité de leur journée peut basculer en quelques instants. "C'est vrai qu'un seul commentaire négatif peut nous rendre fous", déclare un ministre. Chaque détail est épluché: le choix d'une photo, le moindre qualificatif, la "pub" faite à un concurrent... Et la souffrance est toujours au rendez-vous.Les ministres et les présidents de parti sont aussi fragiles que les artistes. Ces écorchés vifs adorent les applaudissements et les louanges, mais ils retiennent surtout les critiques. Alors, ils se réfugient dans leur loge, frustrés, ulcérés. Obligés de ronger leur déception en silence: la presse est sans pitié à l'égard des politiciens qui se fâchent ou gémissent. Isabelle Durant (Ecolo) n'en a cure: "Je sais qu'on me critique. Mais je suis ici pour apprendre", dit-elle. Une telle attitude est plutôt rare. En politique, il est généralement préférable de crâner ou de bluffer. Logique: jouir d'une bonne image est essentiel et les médias peuvent y contribuer. Tout autant qu'une sanction directe de l'électeur, le personnel politique craint comme la peste d'être fragilisé au sein de son propre parti, où, en lisant la presse, on cherche à savoir comment il est perçu. Beaucoup de mandataires publics préfèrent que leur famille ou leurs amis ne soient pas trop au courant des éventuelles critiques médiatiques: cela les affecte terriblement. Toutefois, la blessure la plus douloureuse tient à un profond sentiment d'injustice. Même s'ils savent que les priorités des journalistes ne sont pas les leurs, 95 % des décideurs politiques s'estiment incompris. Tel projet qui leur tient à coeur n'a pas été médiatisé, telle intention n'a pas été bien saisie, et - à raison, parfois - ils ne peuvent l'admettre. A leurs côtés, les attachés de presse - qui préfèrent le titre de porte-parole - exercent un métier particulièrement ingrat. Comme la cartomancienne de l'ancien président français, François Mitterrand, ils sont là pour rassurer leur patron. Outre la maîtrise des dossiers, ils doivent être dotés de qualités psychologiques indéniables et marchent à la confiance. Celle-ci n'existait plus chez Ecolo, où, passablement écoeuré, le porte-parole Eric Biérin vient de claquer la porte. Dans d'autres partis, certains contrats se terminent également avant l'heure. Des ministres ont la triste réputation de harceler littéralement leurs attachés de presse, parce qu'ils éprouvent un besoin irrépressible d'être présents dans les médias, le plus souvent possible. En fait, tous les moyens sont bons pour exercer un contrôle - fût-il limité - sur la presse. Et, parfois, cela marche! Dans Les Nouveaux Chiens de garde, paru en 1997, le journaliste français Serge Halimi dénonce la presse "de révérence", où des connivences trop étroites altèrent l'indépendance. En Belgique, les manipulations semblent plus sournoises. Des voyages parfois dénués d'intérêt entretiennent une certaine forme de copinage. Le harcèlement des porte-parole est quelquefois couronné de succès. Des rencontres régulières et discrètes avec des journalistes permettent au Premier ministre Verhofstadt de garder le pouls de l'opinion publique (surtout flamande), tandis que des dirigeants francophones n'hésitent jamais à alimenter leurs canaux de transmission privilégiés d'une information prétendue vitale. Bien que le "quatrième pouvoir" ne soit pas systématiquement méchant, beaucoup de femmes ou d'hommes politiques ont le sentiment d'être pris en otage. "J'ai toujours l'impression d'avoir un ennemi en face de moi", avoue la ministre socialiste Marie Arena, qui n'a pourtant pas trop à se plaindre du regard des médias. De "méchants puissants" estiment être aux prises avec de "gentils journalistes", analysait récemment le magazine français Marianne, évoquant le "dégoût" de certains hommes politiques à l'égard d'une presse de mauvaise qualité et moutonnière. Comme les partis politiques, en effet, les médias s'ébrouent dans un périmètre idéologique de plus en plus réduit, frisant parfois l'uniformité! Pourtant, chaque parti reste à cran. Les libéraux enragent de ne pas avoir de presse à leur dévotion. Les sociaux-chrétiens sont convaincus d'être boycottés. Les socialistes crient au scandale depuis que la Belgique préside l'Union européenne, sous prétexte que les libéraux tiennent le haut du pavé médiatique. Malgré les succès de la "pensée verte", à laquelle de nombreux journalistes sont sensibles depuis deux ans, les écologistes adorent passer pour des martyrs. Quel manque de sérénité! Ph.E.