Entre 1990 et 1997, plus de 500 Bulgares ont reçu irrégulièrement un visa des services de l'ambassade belge à Sofia. Leurs correspondants en Belgique - 35 entreprises, dont plusieurs liées au secteur de la viande et des transports - fournissaient opportunément des invitations collectives. Pendant ce temps, des petites annonces parues dans la presse bulgare proposaient des visas belges pour l'équivalent de 20 000 francs belges (496 euros). Ce trafic aurait permis diverses activités criminelles, dont la traite d'êtres humains.
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Entre 1990 et 1997, plus de 500 Bulgares ont reçu irrégulièrement un visa des services de l'ambassade belge à Sofia. Leurs correspondants en Belgique - 35 entreprises, dont plusieurs liées au secteur de la viande et des transports - fournissaient opportunément des invitations collectives. Pendant ce temps, des petites annonces parues dans la presse bulgare proposaient des visas belges pour l'équivalent de 20 000 francs belges (496 euros). Ce trafic aurait permis diverses activités criminelles, dont la traite d'êtres humains.En 1996, Myrianne Coen, n°2 de l'ambassade, dénonçait les faits au parquet. Cette affaire n'a pas encore connu son épilogue judiciaire. De quoi faire enrager Johan Leman, directeur du Centre pour l'égalité des chances, qui a la lutte contre la traite internationale des êtres humains dans ses compétences et qui s'est constitué partie civile dans ce dossier. Il le dit à travers un livre collectif, L'Etat gruyère. Mafias, visas et traite en Europe (1), qui se veut une mise en garde démocratique contre les mécanismes - manque de transparence et de contrôle - qui permettent à la criminalité organisée de pervertir les institutions de l'Etat. L'"affaire Coen", bizarrement baptisée du nom de celle par qui le scandale éclata, n'en est pas à une anomalie près. Il a fallu que la plaignante se constitue partie civile pour que l'affaire retienne l'attention du parquet et du parquet général de Bruxelles, le magistrat national de l'époque, ayant, lui, carrément pris le contre-pied de la diplomate. Celle-ci a également dû se défendre des allégations de troubles psychiatriques qui lui avaient valu d'être mise sur le côté par son employeur, l'Etat belge. Rétablie dans ses droits, elle a vu son supérieur hiérarchique de l'époque, l'ambassadeur de Belgique à Sofia, Koen Rouvroy, bénéficier d'une promotion, sans que la gestion pour le moins curieuse de son ambassade lui soit reprochée. Le cheminement chaotique de son dossier dans les arcanes de la justice bruxelloise (six juges d'instruction en cinq ans) a achevé de la convaincre de l'existence d'une volonté délibérée d'étouffer l'affaire. Or, si, au début, ni la justice ni le département des Affaires étrangères (qui, depuis, a reconnu les dysfonctionnements et s'efforce d'y remédier) n'ont manifesté un fol enthousiasme à l'idée d'enquêter sur des faits ternissant l'image de la Belgique et de ses représentants à l'étranger, l'enquête n'est pas, pour autant, tombée dans un trou noir. L'affaire est qualifiée de "sérieuse et grave" au parquet. La chambre des mises en accusation de Bruxelles a même laissé pointer le bout de l'oreille en justifiant le changement de régime linguistique de l'instruction, du français vers le néerlandais, par l'existence de "suspects potentiels néerlandophones". Lesquels ? Mystère. Il n'y a toujours pas d'inculpés. L'ancien ambassadeur n'a même jamais été entendu par la justice. Protégé par la présomption d'innocence, il l'est d'autant plus, au niveau interne, que le procureur général de Bruxelles a toujours refusé à la direction juridique du ministère des Affaires étrangères d'accéder au dossier "Sofia". Bref, faute de traces d'infraction claires, pas question, pour le ministre des Affaires étrangères, Louis Michel (MR), de prendre des mesures conservatoires à l'égard du diplomate mis en cause, à tort ou à raison, par Myrianne Coen. Cette dernière, toujours diplomate, a été "recasée" à Rome, au Collège de défense de l'Otan. Elle multiplie les procédures judiciaires qui énervent les magistrats, débordés de travail et devenus très sensibles, après les dérapages de l'affaire Dutroux, à toute mise en cause de leur honnêteté. Selon le directeur du Centre pour l'égalité des chances, le dossier devrait être transféré sans tarder à Eurojust. Mais Johan Leman se trompe de destinataire: Eurojust, qui pourrait devenir l'embryon d'un parquet européen, n'a, à ce jour, aucune compétence opérationnelle. Il faudra, donc, s'en remettre à la justice nationale pour dénouer l'écheveau de cette médiocre histoire.(1) L'Etat gruyère. Mafias, visas et traite en Europe. Ouvrage collectif dirigé par Johan Leman. Editions Mols/Autres regards. Marie-Cécile Royen