Paroles de jeunes: "On doit moins parler de nous mais plus parler avec nous." ( Ce que j'en pense, rapport de jeunes sur les droits de l'enfant, coordonné par le comité belge de l'Unicef, novembre 2001) "On veut de la place pour jouer, se rencontrer et faire du sport" (Enquête du Conseil de la jeunesse de la Communauté flamande, octobre 2001). "Vous voulez nous télécommander et vous arrivez encore à nous traiter de malfrats, de délinquants ou de drogués" ( Raisons de jeunes, publication des maisons de jeunes, à l'occasion de leur 50e anniversaire, décembre 2001).
...

Paroles de jeunes: "On doit moins parler de nous mais plus parler avec nous." ( Ce que j'en pense, rapport de jeunes sur les droits de l'enfant, coordonné par le comité belge de l'Unicef, novembre 2001) "On veut de la place pour jouer, se rencontrer et faire du sport" (Enquête du Conseil de la jeunesse de la Communauté flamande, octobre 2001). "Vous voulez nous télécommander et vous arrivez encore à nous traiter de malfrats, de délinquants ou de drogués" ( Raisons de jeunes, publication des maisons de jeunes, à l'occasion de leur 50e anniversaire, décembre 2001). Rappeurs, grunges ou baba-cool, comme ils se présentent eux-mêmes, ou simplement adolescents, ils semblent avoir de plus en plus mal à leur jeunesse. Raison pour laquelle ils viennent de susciter des centaines de pages d'études?Le Vif/L'Express: Bernard Francq, professeur de sociologie à l'UCL, vous êtes un des coordonnateurs de Raisons de jeunes, une campagne des maisons de jeunes. Serait-il plus difficile d'avoir 20 ans en 2001 qu'autrefois? Bernard Francq: Ce qui frappe, c'est le "ras les clichés". Jeunes "en difficulté", "sans emploi", "délinquants", "exclus", "drogués"... Pour les premiers intéressés, ces étiquettes sont insupportables. Ils souffrent d'un manque de reconnaissance, d'être enfermés dans une sorte d'inutilité. On ne ressentait pas cela dans les années 60, quand il y avait encore des certitudes, ne fût-ce qu'en matière d'emploi. Qu'est-ce qui caractérise la jeunesse actuelle?Son allongement. Autrefois, la crise de l'adolescence concernait essentiellement les 15-18 ans, issus des classes moyennes et supérieures, quand ils étaient confrontés à des choix, comme celui des études, par exemple. Chez les ouvriers, en revanche, on passait, en entrant à l'usine, directement de l'enfance à l'âge adulte. A partir du milieu des années 80, avec la massification scolaire et l'installation de la crise économique, cette période transitoire se prolonge et donne à de plus en plus de jeunes le sentiment d'être surnuméraires, de ne pas avoir de place dans la société. On ne cherche plus, comme autrefois, à s'échapper le plus tôt possible du milieu familial. La principale raison est financière. Les logements sont chers. La multiplication des sous-statuts, des contrats à durée déterminée, des jobs précaires explique que la jeunesse se caractérise désormais par un phénomène d'aller-retour entre le chômage, l'emploi et la formation, mais aussi, sur le plan affectif, entre la vie de couple, le retour à la famille, voire l'expérience monoparentale. Les modèles sociaux et familiaux ne se transmettent plus forcément. Il y a davantage de tâtonnements identitaires. C'est une période d'essais et d'erreurs, de brouillage des étapes traditionnelles de la vie. A 25 ans, lors de la mise en couple, les jeunes prennent soin de conserver une chambre chez papa-maman pour revenir le week-end avec le linge sale. A l'université, ils prennent davantage de temps pour faire leur mémoire, puis pour voyager, en réalité, pour retarder inconsciemment le moment où ils seront soumis aux cadences infernales du travail.La politique de la jeunesse est-elle en cause?Dans les années 60 et 70, elle était en tout cas davantage marquée. C'est la grande époque des lieux "alternatifs", des maisons, des centres d'accueil et d'information des jeunes, où ils pouvaient se rencontrer, s'exprimer, créer... A partir des années 80, les jeunes apparaissent de plus en plus comme des victimes du chômage. Comme "l'oisiveté est la mère de tous les vices", on cherche à les occuper, à les encadrer, dans une logique préventive. Dans le cadre des contrats de sécurité, on développe des activités qui font la concurrence aux maisons de jeunes, dont on aimerait qu'elles procèdent à un certain contrôle social. Autrefois, les blousons noirs étaient considérés comme une catégorie restreinte de la jeunesse. Aujourd'hui, c'est un peu comme si tous les jeunes devenaient des facteurs de troubles: rien que le bruit des baskets fait déjà frissonner... Notre société a de plus en plus peur: 70,8 % des Belges disent "qu'on n'est jamais assez prudent" quand on a affaire aux autres, selon une enquête sur les valeurs des Belges en l'an 2000.Vous parlez aussi de société Rosetta...En effet, après la politique sécuritaire, les jeunes sont devenus la première cible des efforts d'insertion. Il faut les resocialiser, leur apprendre à travailler, à se lever le matin... L'obtention d'un travail, n'importe lequel, passe avant tout. Je ne dis pas qu'il ne faut pas se préoccuper de l'emploi des jeunes, évidemment. Mais il faut sortir de la confusion entre politiques sécuritaire, d'insertion et de la jeunesse. Cette dernière devrait être centrée sur l'apprentissage de la reconnaissance de soi, sur l'expression culturelle...Les jeunes demandent à être considérés comme "des citoyens à part entière". Pourtant, ils s'intéressent peu à la politique, à la vie associative...Ils ont du ressentiment par rapport aux institutions qui n'ont pas trouvé de solutions à leurs problèmes, comme l'école, par exemple. En outre, on constate les effets ravageurs du néolibéralisme: pourquoi s'investir dans des actions collectives, alors que seule la réussite individuelle compte? Les étudiants savent qu'ils sont cotés individuellement. On retrouve ce désengagement dans l'ensemble de la société. Selon l'enquête sur les valeurs (1999), seul un Belge sur deux attache vraiment de l'importance à un système politique démocratique. Ce qui ne veut pas dire que les jeunes ne s'engagent plus. La quête amoureuse, par exemple, est devenue cruciale. Elle apporte cette reconnaissance qui manque tant aux jeunes. Si on rate cela, on rate tout.Dans le Livre blanc sur la jeunesse, la Commission européenne propose d'encourager la participation à la vie publique, via des conseils communaux d'enfants, des conseils nationaux et régionaux de jeunes...Ce sont des pistes prometteuses. Les jeunes doivent aller voir comment fonctionnent des parlements, se mettre dans la situation de se faire élire, pour mieux comprendre les hommes politiques et éviter le poujadisme. Mais encore faut-il que les membres de ces conseils soient représentatifs. Attention aux espaces de participation forcée et aux mascarades!Entretien: Dorothée Klein