Sous l'occupant nazi, la franc-maçonnerie belge connait sans aucun doute la période la plus douloureuse de son histoire. Les attaques se multiplient à travers des campagnes de presse de La Libre Belgique, qui publiera la liste de 603 frères. Puis ce sont des pamphlets, des expositions antimaçonniques et la création de la Ligue antimaçonnique L'Epuration. Dès 1940, les loges cessent leurs travaux, leurs locaux sont ensuite pillés, détruits et réquisitionnés par l'occupant. Des frères sont assassinés. On ignore le chiffre exact mais, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la maçonnerie belge aura perdu un tiers de ses membres.
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Sous l'occupant nazi, la franc-maçonnerie belge connait sans aucun doute la période la plus douloureuse de son histoire. Les attaques se multiplient à travers des campagnes de presse de La Libre Belgique, qui publiera la liste de 603 frères. Puis ce sont des pamphlets, des expositions antimaçonniques et la création de la Ligue antimaçonnique L'Epuration. Dès 1940, les loges cessent leurs travaux, leurs locaux sont ensuite pillés, détruits et réquisitionnés par l'occupant. Des frères sont assassinés. On ignore le chiffre exact mais, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la maçonnerie belge aura perdu un tiers de ses membres. Mais certains d'entre eux devaient se montrer nettement plus favorables à la collaboration. Au point qu'à la Libération, la maçonnerie met en place une Commission de l'Epuration, chargée d'enquêter sur leurs frères soupçonnés de complicité avec l'occupant. Une règle, cependant : les accusés ont le choix de se présenter devant leur loge ou de la quitter. Ceux qui refusent échappent alors à la justice maçonnique et sont exclus automatiquement. Ce qui explique le peu de procès d'épuration connus (quelques dizaines). Tristan Bourlard, déjà coauteur de La clef écossaise (Véga) avec le philosophe François De Smet, publie un document de première main : véritable pièce à conviction, il a été élaboré par le Grand Orient de Belgique, en 1947, pour obtenir réparation devant le Conseil de guerre et la condamnation de ceux qui avaient voulu l'exterminer, notamment les membres de la Ligue antimaçonnique. " Pour l'occupant, le premier travail était toujours de reconstituer la liste des maçons belges : il s'y efforçait par tous les moyens... Nous avons déjà signalé que la Gestapo n'avait pas hésité à arrêter les frères Hofmans et Goffin, secrétaires du Grand Orient, pour se faire confirmer que les listes officielles avaient bien disparu. [...] D'abondantes photographies furent prises : elles ne visaient pas seulement les temples et les décors mais aussi, dans les tout premiers temps, certains documents où l'on retrouvait des noms de maçons. Peu après, fin septembre ou début d'octobre 1940, la Ligue était installée par l'occupant rue de Laeken dans les locaux de la loge où des archives venues de partout allaient être rassemblées. Et, s'aidant de tout ce matériel, on dressait listes et fiches qui, au fur et à mesure de leur établissement, étaient communiquées au Sicherheitsdienst. [...] La collaboration fut en tout cas complète avec l'occupant, principalement avec le service II b de la Gestapo. Le dépouillement d'archives et les renseignements de toutes espèces permirent la constitution d'un fichier de 5 000 noms, après un travail jugé difficile et toujours imparfait. " " Ce fut aussi la collaboration dans le pillage et les vols. [...] Les membres d'une Ligue profanaient avec joie des temples [...], s'installaient en maîtres dans les meubles des loges, en utilisaient les fournitures, le matériel, la vaisselle, l'argenterie... jusqu'aux clichés d'impression que l'on fit servir en ajoutant tout simplement " propriété exclusive de la Ligue l'Epuration... " C'est de Harting (NDLR : André de Harting, un Belge à la tête de la Ligue) qui se constitua une importante bibliothèque personnelle des livres " prélevés " dans les loges. Effectivement, après la libération, le 2d bureau ayant retrouvé assez de nos livres et documents dans l'appartement de ce dernier, il fallut deux camions de déménagement pour nous les ramener... " " Pour les francs-maçons, les jours étaient venus d'événements plus tragiques : le 31 décembre 1942, notre Souverain Grand Commandeur Georges Pètre était abattu, de sept balles tirées à bout portant, sous les yeux de sa femme horrifiée. On put encore se méprendre sur le mobile de l'agression, la victime jouissant d'une très grande influence morale, ayant été mêlée aux luttes politiques et éloignée par l'occupant des fonctions de bourgmestre (NDLR : de Saint-Josse-ten-Noode) de sa commune qu'elle exerçait légalement. Mais aucun doute ne fut plus possible lorsque le 20 janvier suivant, une bande de tueurs blessaient sauvagement à son domicile, notre Lieutenant Grand Commandeur, le Général Emile Lartigue qui, transporté à la clinique de la Croix Rouge, y décédait deux jours après. Les francs-maçons et particulièrement leurs dirigeants étaient donc bien visés. [...] D'autres tombaient encore. " Tristan Bourlard livre aussi une fiction basée sur des archives du Grand Orient : le procès maçonnique d'Arthur Neupré (nom d'emprunt) pour collaboration. Dès mai 1940 jusqu'en 1944, à Bruxelles, Arthur Neupré dirige, pour le compte des Allemands, l'entreprise Balto, dans laquelle travaille son épouse et dont les propriétaires sont des Juifs réfugiés aux Etats-Unis. Son but : la sauver de la spoliation allemande, dira-t-il lors de son procès maçonnique. Ses frères l'accusent aussi d'avoir suivi des cours d'allemand à la Deutsche Akademie. En première instance, Arthur Neupré est condamné à l'exclusion. Il devra attendre deux ans pour que le Tribunal maçonnique d'appel revoie son dossier et prononce son acquittement. Héros ou traître ? " Aujourd'hui, on dirait sans doute de lui qu'il a été le "Schindler belge" ", conclut Tristan Bourlard. " Sur appel du Frère Neupré contre le jugement rendu par la chambre du milieu de ce respectable Atelier le condamnant à l'exclusion. Le Tribunal maçonnique d'appel ayant entendu le Frère Grand Orateur dans son exposé et son réquisitoire, la défense dans ses moyens, après avoir délibéré rend l'arrêt suivant : attendu que l'appel dont le Tribunal maçonnique d'appel est saisi est recevable et régulier dans sa forme, attendu que le fait retenu à la charge du Frère Neupré dans le délibéré de première instance est resté établi (fréquentation de la Deutsche Akademie), attendu qu'il est également établi que le Frère Neupré s'est exposé durant plus de quatre années aux représailles allemandes pour sauvegarder des biens belges menacés de la confiscation au profit de l'occupant, attendu que le Frère Neupré argue que c'est pour pouvoir remplir plus efficacement ce devoir qu'il a été amené à suivre les cours d'allemand de la Deutsche Akademie, attendu que s'il est regrettable, en principe, qu'un Maçon ait suivi les cours de la Deutsche Akademie, il est constant que ce fait, dans les circonstances où il a été commis par le Frère Neupré, ne constitue pas un manquement à son devoir maçonnique, pour ces motifs, le Tribunal maçonnique d'appel statuant contradictoirement, reçoit l'appel, et y faisant droit, prononce à la majorité des juges l'acquittement... " Le procès d'Arthur Neupré. Une histoire vraie, par Tristan Bourlard. EME Société, 180 pages, 16 euros.Par Soraya Ghali