Pour les Européens, c'est convenu : ils ont accepté qu'une partie des objectifs de réduction des émissions des gaz à effet de serre pouvait être atteinte par des mesures de séquestration du gaz carbonique (CO2) dans la végétation. En clair, cela signifie qu'ils pourraient envisager d'augmenter la surface de leurs forêts, puisqu'un arbre en croissance pompe du gaz carbonique (le principal gaz à effet de serre) dans l'atmosphère pour la photosynthèse. C'est l'un des mécanismes de ce que l'on appelle les "puits de carbone".
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Pour les Européens, c'est convenu : ils ont accepté qu'une partie des objectifs de réduction des émissions des gaz à effet de serre pouvait être atteinte par des mesures de séquestration du gaz carbonique (CO2) dans la végétation. En clair, cela signifie qu'ils pourraient envisager d'augmenter la surface de leurs forêts, puisqu'un arbre en croissance pompe du gaz carbonique (le principal gaz à effet de serre) dans l'atmosphère pour la photosynthèse. C'est l'un des mécanismes de ce que l'on appelle les "puits de carbone". Dans le protocole de Kyoto sur le réchauffement climatique, dont les modalités d'application viennent d'être négociées à nouveau en novembre lors de la conférence de Marrakech (Maroc), les Etats se sont engagés à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre par rapport au niveau atteint en 1990. L'Europe accepte une réduction de 8 % et la Belgique, une baisse de 7,5 %. Pour atteindre cet objectif, les Etats ont plusieurs possibilités. La première est évidemment de réduire les émissions à la source, en s'attaquant à la combustion des énergies fossiles dans le transport, l'industrie, le chauffage domestique... La seconde est de créer des "puits de carbone". Mais le protocole de Kyoto prévoit qu'outre des plantations sur leur sol, les Etats les plus pollueurs peuvent soulager les efforts réclamés à leurs industriels et à leurs citoyens en plantant des arbres dans les pays en développement.Pour ces puits de carbone, compte tenu de l'étroitesse de son territoire, la marge de manoeuvre dont dispose la Belgique, et la Wallonie en particulier, est relativement étroite. "Il est difficilement envisageable d'augmenter encore substantiellement la surface des forêts wallonnes", estime Eric Laitat (expert au Centre commun de recherche de la Commission européenne). En effet, la Région est déjà recouverte à 30 % par des forêts, soit 545 000 hectares. De plus, même si la Belgique décidait de se lancer à corps perdu dans une politique de reforestation de son territoire, elle buterait rapidement sur ses obligations internationales. En effet, en vertu des accords conclus il y a quelques mois à Bonn, notre pays a le droit de comptabiliser 30 000 tonnes de carbone chaque année au titre de puits. Cela représente à peine 1 % de l'effort global de réduction des émissions auquel elle s'est engagée pour 2008-2012. Contrairement à d'autres pays, comme la Russie, par exemple, en plantant davantage d'arbres, la Belgique ne se rapprocherait que très légèrement de son objectif de 7,5 %. Cela n'empêche pas José Happart, ministre wallon de l'Agriculture et de la Ruralité, d'envisager une politique wallonne de séquestration du carbone à travers ses forêts. Le ministre assure, par exemple, qu'en promouvant une espèce comme le douglas dans nos Ardennes plutôt que l'épicea augmenterait la capacité de stockage de CO2 dans nos forêts : le douglas, qui pousse plus vite que l'épicéa, capte davantage de CO2 chaque année. Pourtant, cet argument fait sortir de ses gonds Stéphane Vis, d'Interenvironnement Wallonie. "Le choix de remplacer les épicéas wallons par des douglas est bien antérieur au protocole de Kyoto. On utilise la lutte contre le réchauffement climatique comme prétexte pour justifier une politique productiviste dont le seul but est d'intensifier la production de bois en Wallonie. Le problème c'est que l'accélération des rotations (NDLR: un douglas arrive à maturité après soixante ou septante ans tandis qu'il faut attendre jusqu'à vingt ans de plus pour un épicéa) se fait au détriment de plusieurs fonctions écologiques essentielles de la forêt. Tout d'abord, cela épuise les sols de leurs éléments nutritifs. Or, quand les sols deviennent trop pauvres pour supporter une culture, on doit recourir aux engrais. Ensuite, l'accélération des rotations est mauvaise pour la biodiversité." Les oppositions entre une politique de séquestration du carbone et la protection de la biodiversité ont été soulignées dernièrement lors d'un colloque. "Il est simpliste de croire qu'il suffit de planter des arbres pour augmenter la biodiversité, résume Thierry Hance (unité d'Ecologie et de biogéographie de l'UCL). Cela dépend de ce qu'on plante, à quel endroit, à la place de quoi, etc." Selon le chercheur, si l'objectif "puits de carbone" devait prévaloir sur les autres fonctions écologiques de la forêt, cela pourrait se traduire par une politique de reboisement avec des espèces qui poussent très vite (à courte rotation) de zones économiquement non productives, comme les prairies de fond de vallée ou les pelouses calcaires. "Or, ce sont précisément des zones qualitativement très importantes pour la biodiversité, insiste-t-il. Elles n'abritent pas nécessairement de nombreuses espèces, mais celles-ci sont rares et ne se trouvent parfois que là." Les experts considèrent donc que l'objectif des puits de carbone est mieux atteint si on accélère les rotations forestières, et celui de la biodiversité, si on les ralentit. "De toute façon, ajoute Stéphane Vis, une politique de puits de carbone n'offrira qu'une contribution dérisoire à l'effort belge et wallon dans le cadre du protocole de Kyoto. A quoi bon dépenser toute cette énergie pour gagner quelques tonnes de carbone?" s'étonne-t-il. Pourtant, rétorque Eric Lambin (unité de Géographie de l'UCL), "Il existe des situations où l'on peut gagner sur tous les tableaux, y compris en Wallonie. Le géographe cite le cas des "terres marginales", c'est-à-dire des anciens champs laissés en friche, faute de rendement et transformés en prairies, ou, par exemple, en campings. Suite de l'abandon de l'exploitation des petites fermes familiales, ces terres seraient de plus en plus nombreuses. "On pourrait rendre une fonction économique à ces terrains en y plantant des arbres destinés à la production de bio-carburant, comme le saule, poursuit Eric Lambin. En gérant intelligemment ces cultures, cela serait aussi bénéfique à la biodiversité." Comme d'autres experts, Eric Lambin estime que la séquestration du gaz carbonique doit devenir une fonction écologique supplémentaire reconnue à la forêt, au même titre que la préservation de la biodiversité ou la lutte contre l'érosion des sols. Compte tenu des recommandations des experts, Happart privilégierait l'affectation de certaines terres agricoles marginales au développement de la biodiversité plutôt qu'aux puits de carbone et mettrait en place une évaluation des incidences pour tout nouveau boisement. Conformément à certains engagements européens, le ministre a aussi rappelé qu'une comptabilisation des puits de carbone ne pouvait viser à compenser la non-réduction des émissions. Autre facette du dossier : la Belgique et la Wallonie useront-elles du droit ouvert par Kyoto de planter des arbres dans les pays en développement pour alléger le poids des mesures de réduction sur son territoire ? Le monde associatif se montre réticent à une telle éventualité. Mais, en tout cas, il est de plus en plus clair que la Belgique atteindra difficilement les objectifs de Kyoto simplement par des mesures de réduction des émissions de gaz à effet de serre.François Louis