DE NOTRE CORRESPONDANTE LÉONORE MAHIEUX
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DE NOTRE CORRESPONDANTE LÉONORE MAHIEUX A 14 ans, Edgar Jimenez apparaissait déjà dans trois séquences vidéo sur Internet. Dans la première, le gamin, torse nu, boit des bières dans un bar. Dans le deuxième film, terrifiant, c'est une silhouette cagoulée qui égorge un homme devant la caméra. La dernière révèle un gosse qui décrit son job de tueur à gages : il est payé 3 000 dollars par tête, soit 2 300 eurosà Sa capture par l'armée mexicaine, en décembre 2010, a éclairé d'une lumière crue l'utilisation d'enfants par les cartels de la drogue. Lors de son arrestation, Edgar travaillait depuis trois ans pour le " cartel du Pacifique Sud " des frères Beltran Leyva. Il torturait et tuait sur commande. " Sous la menace ", a-t-il précisé, avant d'ajouter : " Au début, en tout cas. "Guetteurs, dealers, tueurs à gagesà Les gros bras du crime organisé voient les jeunes membres des pandillas, ces bandes de petits criminels issus des quartiers défavorisés, comme des recrues faciles. " Des centaines de mineurs sont enlevés, enfermés dans des camps d'entraînement, drogués puis envoyés commettre des crimes ", explique Edgardo Buscaglia, chercheur à l'université américaine de Columbine, dans l'Etat de Virginie. Au cours des cinq dernières années, selon l'Unicef, les autorités ont perdu la trace de plus de 75 000 mineurs, dont 20 000 environ ont été victimes des trafiquants. Beaucoup figurent aujourd'hui parmi les 50 000 morts et les innombrables disparus de la guerre qui ensanglante le Mexique depuis six ans. En effet, à son arrivée au pouvoir, en 2006, le président Felipe Calderon a décidé d'envoyer l'armée contre les narcos. Résultat : des affrontements meurtriers entre militaires et délinquants, mais aussi entre cartels rivaux. Le nombre des décès parmi les moins de 30 ans a bondi. " Ils sont la principale chair à canon des cartels et des politiques ", dénonce Edgardo Buscaglia. Pourquoi tant de jeunes rejoignent-ils les rangs des cartels ? Près de 54 % des mineurs mexicains, soit 21,4 millions d'enfants et d'adolescents, vivent au-dessous du seuil de pauvreté, selon le Conseil national d'évaluation de la politique de développement social. " Ce qui leur manque, ce sont des référents, souligne Carlos Cruz, un ex-chef de bande qui se définit comme un gangster pacifique (voir l'interview). Aucun adulte ne se trouve à leurs côtés quand ils prennent la décision de travailler pour le crime organisé. " Les circonstances de ces recrutements sont souvent brutales. A Ciudad Juarez, l'une des villes les plus dangereuses du monde (lire ci-dessous), située le long de la frontière avec les Etats-Unis, une femme serait allée voir, il y a quelques semaines, un groupe d'enfants âgés entre 10 et 12 ans. " Elle leur a dit : "A partir de demain, vous travaillez pour le cartel de Sinaloa", raconte Carlos Cruz. Deux enfants ont refusé. Le lendemain, ils ont été enlevés à la sortie de l'école. L'un s'est échappé, mais l'autre a été retrouvé avec les deux mains coupées. Il est mort à l'hôpital. " Parfois, ce sont les jeunes eux-mêmes qui se font connaître auprès des cartels. Comme ce môme de Ciudad Juarez, qui est allé voir un dealer de son quartier dans l'espoir de gagner assez d'argent pour payer son inscription à l'école. Devenu assassin à l'âge de 12 ans pour l'équivalent de 35 euros, il récidive quelques semaines plus tard, pour une somme encore plus réduite. " Je voulais que ma s£ur puisse, elle aussi, aller à l'école ", explique-t-il. Selon les experts de l'agence américaine de lutte contre les drogues, les cartels offrent en moyenne près de 400 euros par mois pour le trafic proprement dit, 800 euros pour surveiller des otages pendant un mois et 1 100 euros pour espionner et renseigner les narcos sur les déplacements des autorités. Des sommes inespérées pour les intéressés, mais dérisoires par rapport aux revenus des " boss ", au sommet de la pyramide. Avec un capital de 1 milliard de dollars, le dirigeant du cartel de Sinaloa, Joaquin Guzman, dit " El Chapo ", apparaît en 1153e position sur la liste des hommes les plus riches du monde du magazine Forbes. Pour Alfredo Ornelas, un criminologue qui a dirigé autrefois les plus grandes prisons du pays, le recrutement des mineurs par les cartels se porte à merveille : " Vue de loin, la lutte contre le narcotrafic peut sembler efficace ; en réalité, c'est de la poudre aux yeux. Il faut d'abord combattre la pauvreté et améliorer l'éducation pour prétendre lutter contre la délinquance. Or le Mexique est un pays largement corrompu, où la criminalité est fomentée par l'Etat lui-même. " Un lien direct unit, selon lui, chefs de gang et policiers. " Les agents savent qui contrôle la drogue et la prostitution. Mais ils laissent faire, car ces trafics représentent des sources de revenus pour eux : les bandes paient leur droit à commettre des délits. "Edgardo Buscaglia dénonce, lui aussi, les relations incestueuses entre délinquance et pouvoir. " La récupération des bandes a toujours existé, explique-t-il. Mais elle s'est complexifiée. Autrefois, la pandilla était au service d'un seul parti, le PRI (Parti révolutionnnaire institutionnel), qui a tout contrôlé pendant septante ans. Mais la transition démocratique, au début des années 2000, a multiplié le nombre des courants politiques. Et les cartels, aussi, se sont multipliés. Tous ont continué à recruter parmi les membres des bandes, de plus en plus jeunes. " D'autant que les mineurs, selon la loi mexicaine, ne peuvent être détenus plus de trois ans. A la différence des adultes, ils sont réutilisables, à leur sortie de prison - s'ils n'ont pas été tués dans leur cellule ou dès leur remise en liberté. En moyenne, un jeune qui a rejoint le crime organisé ne peut espérer vivre que trois ans. L. M.