Face au palais de justice de Bruxelles, un café se cramponne aux pavés d'une rue pentue des Marolles. Un bistrot d'habitués où on laisse son sac sur la banquette quand on sort fumer et dans lequel les consommations sont notées à la main sur du papier quadrillé juste derrière la pompe à bière. Il y fait un peu sombre, on y trouve des bières spéciales et des inscriptions en marollien, les pieds des tables sont larges et les chaises lourdes. Ici, tout le monde se connaît ; on caresse le chat, on se tutoie, on s'embrasse pour se saluer et on se tape dans le dos avant de rentrer chez soi. On y rencontre surtout tout ce que le palais de justice peut compter comme bonnes volontés. Des avocats qui tirent leurs dossiers d'assises dans de grandes valises, des magistrats qui discutent du programme du week-end en commandant des chopes au bar et des enquêteurs qui, avec leurs jeans et veste en cuir, semblent sortis d'une série télé. Dans cette ambiance qui sent la bière et la vieille brique, on y célèbre avec émotion le départ à la retraite de la greffière, le plaisir d'avoir bouclé une belle affaire ou simplement la joie d'être déjà vendredi soir.
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Face au palais de justice de Bruxelles, un café se cramponne aux pavés d'une rue pentue des Marolles. Un bistrot d'habitués où on laisse son sac sur la banquette quand on sort fumer et dans lequel les consommations sont notées à la main sur du papier quadrillé juste derrière la pompe à bière. Il y fait un peu sombre, on y trouve des bières spéciales et des inscriptions en marollien, les pieds des tables sont larges et les chaises lourdes. Ici, tout le monde se connaît ; on caresse le chat, on se tutoie, on s'embrasse pour se saluer et on se tape dans le dos avant de rentrer chez soi. On y rencontre surtout tout ce que le palais de justice peut compter comme bonnes volontés. Des avocats qui tirent leurs dossiers d'assises dans de grandes valises, des magistrats qui discutent du programme du week-end en commandant des chopes au bar et des enquêteurs qui, avec leurs jeans et veste en cuir, semblent sortis d'une série télé. Dans cette ambiance qui sent la bière et la vieille brique, on y célèbre avec émotion le départ à la retraite de la greffière, le plaisir d'avoir bouclé une belle affaire ou simplement la joie d'être déjà vendredi soir. Au milieu de ce tableau presque breughélien, le juge d'instruction Michel Claise, cravate et costume clair. Si certains le surnomment le " cauchemar sur terre " des hommes d'affaires, pour d'autres il est " Monsieur 100 millions ", tant il est réputé pour engranger des résultats et renflouer les caisses de l'Etat. Il a donné rendez-vous dans ce caberdouche plutôt qu'entre les murs austères de son bureau. " Ici, c'est un peu comme à la maison, nous y sommes en sécurité ", justifie celui qui s'est déjà retrouvé à plusieurs reprises sous protection policière. Nous ne sommes pourtant pas en Colombie. Nous sommes dans le petit royaume de Belgique, pays de cocagne où la fraude fiscale se chiffre chaque année à plus de 35 milliards d'euros. Quand on songe qu'il en manque toujours quatre pour boucler le budget fédéral et qu'il n'est pas question d'augmenter les crédits alloués à la justice, on comprend pourquoi le surréalisme est une invention belge et non suisse. En un mot, les enjeux sont de taille et les moyens dérisoires. S'il fallait schématiser, la justice est une 2CV à qui on demande de rattraper une Ferrari sur l'autoroute. " Impossible, c'est vrai, explique le juge. Alors, moi, je crée des embouteillages ", lâche-t-il d'un regard plein de malice avant d'éclater d'un rire franc. Verre de blanc à la main, il propose de délaisser la criminalité financière pour parler d'art, " C'est tellement plus gai ! " avant de lancer un tonitruant " Dag Maria, alles goed ? " à la dame qui vient d'entrer dans le café. L'art, une de ses passions, comme la littérature (Cobre, son huitième roman, vient de sortir aux éditions Luce Wilquin), le théâtre (il préside le CA du théâtre des Martyrs à Bruxelles) ou la musique en général et le baroque en particulier. Pour entamer l'exercice du Renc'art, le " ketje " de Bruxelles, qui a grandi dans la boulangerie de ses grands-parents à Anderlecht, a choisi Le Jardin des délices, de Jérôme Bosch. Rien de mieux, selon lui, pour exprimer tant sa sensibilité belge et flandrienne que son goût du mystère. " Aujourd'hui encore, Bosch reste une énigme, très peu d'éléments de sa vie nous sont parvenus, encore moins le sens réel de ses oeuvres. Et les mystères, j'adore ça ! " Mains sous la table, Michel Claise se perd dans la contemplation des allégories des péchés, un sujet criant de vérité et furieusement présent dans notre actualité. " Même si Le Jardin des délices représente avant tout l'Eden et le paradis perdu, Bosch, c'est un peule monde d'Harry Potter d'hier et qui, à sa manière, préfigure les films gore d'aujourd'hui. " Dix-huit heures, tapantes. La patronne augmente la sono et branche le projecteur, la boule à facettes réverbère des dizaines de petites lumières sur le rideau rose passé de la large fenêtre. Nina Simone démarre la soirée avec I Put a Spell onYou tandis que, imperturbable, le juge Claise poursuit sur la peinture religieuse, tous ces Titien et Tintoret qu'il a découverts enfant à Venise avec ses grands-parents. Si, depuis, il a définitivement tourné la page de la religion, il reconnaît avoir beaucoup de respect pour ceux qui croient, quels qu'ils soient. Et, nez plongé sur son Jardin des délices, il ajoute : " Aujourd'hui, je me plais à penser qu'en dépeignant ces scènes à l'érotisme incontestable, Bosch a poussé l'allégorie religieuse jusqu'à en détourner complètement l'image. En réalité, il se moque du péché et interroge les hommes sur leur véritable culpabilité. Selon moi, et mon analyse ne vaut que ce qu'elle vaut, Bosch invite le monde à plus d'humilité face aux éléments que les humains ne peuvent contrôler. " Question péché, on imaginerait volontiers Michel Claise dénoncer la cupidité, l'envie ou l'avarice comme mères de tous les vices. Mais non : de tous les maux, le magistrat l'assure, c'est la médiocrité qu'il hait le plus. Mains posées à présent sur la table et mâchoire légèrement serrée, Michel Claise confesse éprouver un mépris infini pour les gens qui sont en pouvoir " de faire mieux " mais qui, volontairement, s'en abstiennent. Tous ces hommes qui choisissent de subir une situation plutôt que de la transcender. Concernant les " péchés officiels ", il est formel : la luxure lui semble " franchement fort sympathique " et la gourmandise, " enfin surtout le très bon vin ", est un vice dont il ne pourrait s'affranchir. Le juge d'instruction achève alors son raisonnement, concluant que le péché n'est jamais qu'une invention qui permet au curé de province de s'accaparer l'héritage des pauvres gens ! Péché, pardon et rédemption... Celui qui met les grands du petit monde belge en prison se défend farouchement d'infuser une quelconque morale personnelle dans l'exercice de son métier. Lui, c'est un juriste qui applique la loi et le droit. " C'est tellement abominable le pardon que, pour moi, il n'existe pas. Qui sommes-nous pour regarder autrui avec commisération ? Non, je ne pardonne pas car je ne juge pas. Loin de pardonner, je préfère accueillir les hommes et leurs erreurs. " Tandis qu'il s'apprête à parler de Mickey, The Shoe-Shine Boy, une célèbre photo de Stanley Kubrick, la tenancière de l'établissement interrompt ce drôle de juge. " Dis, Michel, pardon de te déranger mais Lambert aimerait bien te payer un verre. " Et Claise de s'écrier, au milieu du café : " Merci mon ami, mais je suis encore servi, une prochaine fois ! " Avant de se rabattre sur l'écran de la tablette et de rebondir sur les raisons qui lui font tant aimer cette photo. Après avoir défendu l'idée que la photographie est aussi importante que la peinture, tant elle entremêle à merveille le symbole et l'instantanéité du moment, il enchaîne, plein de bonheur, sur les souvenirs de ces deux mois passés à Big Apple, la ville la plus culturelle des Etats-Unis. Digressant sur le rêve américain et l'Eldorado de ces aventuriers qui traversaient l'océan pour échouer à New York, Michel Claise rit en racontant les anecdotes succulentes glanées au musée d'Ellis Island (le musée de l'histoire de l'immigration américaine) avant de terminer son exposé par la symbolique forte qui entoure le voyage, " celui qu'on poursuit, qu'on réalise ou qu'on abandonne ". Dix-huit heures trente. Au café, baptisé L'Inattendu, le quart d'heure des slows a commencé et c'est tout naturellement que Hotel California, des Eagles, succède à Every Breath You Take, de Police, pendant que trois acolytes gouaillent sur les tabourets du bar. Une ambiance musicale plus intime pour aborder l'histoire de ce gamin des rues qu'immortalisait Kubrick dix ans avant de réaliser ce qui sera son premier grand succès : Les Sentiers de la gloire. Michel Claise confie alors s'être longtemps identifié à ce gamin, cireur de chaussures qui, avec l'argent récolté, court avec ses copains chez le marchand de hot-dogs. " Mes grands-parents étaient très aimants mais terriblement exigeants. Levé à 5 heures du matin pour couper le pain à la boulangerie, entré à l'école primaire avec un an d'avance, ni télé ni frère ni soeur ni parents. Je me réfugiais dans la lecture et la culture. Finalement, c'est un peu mon Eden à moi, mon harmonie et ma respiration. " Un sms arrive sur son portable, c'est son fils qui ne mangera pas à la maison. Si le papa poule est heureux que le rejeton s'amuse avec ses copains ce soir, le père est quand même soulagé à la perspective de ne pas se taper un Delhaize un vendredi soir. Et pour terminer sur cette photo qu'il aime tant : " Je ne parle jamais de mes affaires. Avec moi, le secret est éternel. Mais il m'est arrivé dans mon travail d'avoir le coeur qui se serre en croisant des gamins que personne n'aime et qui sont rejetés par la vie, des gosses qui n'ont jamais eu droit à leur chance. Alors quand je vois cette photo, j'aime bien penser que ce gamin a réussi et qu'il est aujourd'hui un vieux milliardaire à la retraite. "A la vue de l'image de Cour de prison de Van Gogh, qui clôt sa sélection, Michel Claise s'exclame : " Bon là, on grimpe carrément en émotion ! Ce tableau, c'est mon coup de coeur absolu ! " Outre qu'il relève la sublime beauté de la toile, le magistrat vous entretient de la prison. Il est le seul dans la pyramide judiciaire à pouvoir décider de l'incarcération d'une personne sans recourir à un juge. En réalité, il dit qu'il ne le fait que très peu et qu'il est de ceux qui travaillent le week-end pour laisser les prévenus sortir au plus vite de cette horreur. Il pointe alors le seul détenu qui, dans le tableau, marche la tête relevée : c'est un prisonnier politique qui semble pourtant rester libre, dans sa tête. " Cette oeuvre, c'est un silence qui crève les tympans. A mes yeux, elle représente autant de cris qui ne sont pas entendus. Car le problème ce n'est pas le silence, c'est la surdité. " Débarque José, inspecteur fiscal en blouson noir et baskets. Il ne manque pas de venir saluer son juge, loup blanc du café. " Au-delà de la matière (NDLR : la criminalité financière, donc), qui me passionne, la grande richesse de ce métier, c'est la rencontre avec les policiers. Ils sont peu, mais tellement excellents ", considère Michel Claise, regardant l'inspecteur s'éloigner. Question reconnaissance, il avoue en avoir eu besoin pendant longtemps. " Comme tous les gosses qui ont été abandonnés par leurs parents, j'avais besoin que tout le monde m'aime. Jusqu'au jour où j'ai réalisé que l'unanimité, c'était l'ambition des médiocres ; ce jour-là, mes plaies se sont cicatrisées, j'ai quitté la reconnaissance et je suis devenu un homme libre. " Le café se vide et se remplit au même rythme que les chansons endiablées de Santana. Ce vendredi soir à Bruxelles, le week-end commence enfin. Dans notre édition du 20 octobre : Jacqueline Bir. PAR MARINA LAURENT - PHOTO : DEBBY TERMONIA