(1) La Guerre et la paix. Approches contemporaines de la sécurité et de la stratégie. Presses de Sciences po.
...

(1) La Guerre et la paix. Approches contemporaines de la sécurité et de la stratégie. Presses de Sciences po. Les pilotes des drones de l'armée de l'air américaine ne recevront pas de médaille. Pas tout de suite, en tout cas. A Washington, l'état-major avait envisagé de décorer les plus méritants. Mais le Pentagone a dû céder à la pression des associations d'anciens combattants, qui regardent de haut, en quelque sorte, ces pilotes restés au sol, sans jamais risquer leur vie. L'épisode illustre le trouble que suscitent ces aéronefs pilotés à distance dont l'usage intensif ravive le fantasme d'une guerre illimitée et incontrôlée, où les hommes se cachent derrière les robots. Les habitants de Gaza les appellent " zanana ", les Pachtouns du Waziristan, au Pakistan, des " bhungana " (le " bourdonnement des abeilles ", littéralement)... Ce bruit agaçant est celui des drones, drôles d'engins gris aux formes étranges et menaçantes qui sillonnent leur ciel depuis plusieurs années. Pour observer et écouter, la plupart du temps. Et pour tuer, de plus en plus souvent... Leur présence permanente prend des allures d'occupation militaire, car, au sol, les drones influencent tout, de la qualité de la réception satellitaire d'un match de foot à la télévision à la manière de s'habiller lorsque les habitants sortent faire leurs courses ou se rendent à un mariage, afin de ne pas être pris pour cible. Rien n'est plus stressant, car les drones sont souvent audibles, dans le ciel, mais ils sont trop petits, ou trop hauts, pour être vus. Au même moment, parfois à des milliers de kilomètres de là, un officier de l'armée américaine, britannique ou israélienne observe, confortablement assis dans une obscure salle de commandement. Oiseaux-robots téléguidés, surveillant des étendues immenses pendant des heures, ils sont le nouveau visage de la lutte antiterroriste. L'offensive n'a plus de frontières. Et la liste de leurs cibles ne cesse de s'allonger : les drones américains tuent en Afghanistan, au Pakistan, en Somalie et au Yémen, sans que les Etats-Unis soient officiellement entrés en guerre contre ces pays. La bataille connaît quelques succès remarquables, comme la mort du n° 2 d'Al-Qaeda Abou Yahya al-Libi, tué par un drone américain dans le Waziristan, le 4 juin 2012. Mais elle s'éternise et, au fil du temps, s'apparente à une série d'assassinats ciblés. D'autant que les Etats-Unis se sont arrogé le droit de tuer jusqu'à leurs propres citoyens en dehors du territoire américain : quatre d'entre eux sont morts au Yémen. La récente nomination du maître d'oeuvre de cette stratégie, John Brennan, au poste de directeur de la CIA, a provoqué une vive polémique outre-Atlantique. Sur le plan militaire, le drone a raccourci la boucle de décision entre la détection de la cible et la frappe. " Pendant la guerre du Golfe, en 1990, rappelle Etienne de Durand, trois jours étaient nécessaires pour planifier les frappes de l'aviation. Au Kosovo, en 1999, le délai était réduit à douze heures, puis à quatre. En Afghanistan, sept minutes seulement s'écoulent entre le moment où les forces sont prises à partie par les talibans et l'intervention des avions de chasse. " Mais les appareils classiques ne font que passer, et ne sont guère discrets. Quand un drone armé tel que le Predator ou le Reaper (la " Faucheuse ") maraude très longtemps au-dessus du champ de bataille, le tir est déclenché en temps réel ou presque. Les opérations peuvent être combinées. " Les chasseurs volent à très basse altitude, afin de faire sortir les rebelles de leur cachette. Le drone, qui voit tout, permet ensuite de les neutraliser ", explique un aviateur. C'est l'arme de contre-insurrection idéale. Au-delà du problème éthique que pose leur utilisation dans la lutte contre le terrorisme, sont-ils vraiment efficaces ? Pas de la manière dont on les emploie aujourd'hui, souligne Marisa L. Porges, ex-conseillère dans la lutte antiterroriste au département de la Défense américain : " Plutôt que de tuer les suspects, nous devrions traîner les terroristes transnationaux en justice et les soumettre à un procès équitable, écrit-elle dans le New York Times. C'est une approche qui pourrait aider les Etats-Unis à conserver l'avantage, sur le plan moral, dans la lutte contre Al-Qaeda. " L'utilisation intensive des drones se révèle aussi contre-productive auprès des populations civiles effrayées. Car les règles drastiques d'engagement du feu ne suffisent pas à éviter les morts de civils : selon une association britannique, le Bureau of Investigative Journalism (Centre du journalisme d'investigation), plus de 170 enfants auraient été tués lors de raids au Pakistan. Les partisans des aéronefs pilotés à distance voient en eux des outils plus précis et moins meurtriers que les avions " traditionnels " : leurs petits missiles Hellfire font moins de dégâts qu'une bombe de 250 kilos. Reste que les militaires ont tendance à davantage les utiliser au fil du temps, surtout en dehors des champs de bataille. " Or, s'il y a une erreur de ciblage ou des destructions injustifiées, qui est responsable ? " s'interroge le politologue québécois Charles-Philippe David (1). Fausse question, à en croire le lieutenant-colonel Christophe Fontaine, commandant en second de l'escadron des drones français : " Derrière ces engins volants au look bizarre, des hommes agissent dans un cadre juridique précis, rappelle-t-il. Les valeurs morales liées à leur formation les prémunissent contre des agissements déshumanisés. " Il n'empêche. Pour un chef d'Etat en guerre, décidé à mener la bataille tout en limitant le nombre de morts dans son camp, le recours aux drones présente un risque d'accoutumance, voire d'addiction. L'arme est tellement séduisante qu'elle en devient irrésistible, au risque de décourager toute recherche de solution politique. Cette victoire-là sera toujours illusoire, rappelle George Friedman, président de Stratfor, un centre d'analyse américain : " Il est impossible de vaincre les djihadistes avec une stratégie purement militaire. La véritable lutte est idéologique, et elle ne pourra pas être gagnée avec des missiles Hellfire. " Or, dans cet affrontement des volontés, le drone peut apparaître comme l'arme du lâche. " Pour ceux d'en face qui possèdent une culture guerrière, il est le symbole du non-risque. Quelque part, cela signifie qu'on n'est pas si déterminé que ça ", souligne le colonel Michel Goya, de l'Institut de recherche stratégique de l'Ecole militaire. Pour autant, cette technologie récente n'est pas toujours synonyme de frappes mortelles. Au contraire. Sur 51 pays (dont la Belgique, voir Le Vif/L'Express du 11 janvier 2013) possédant un système, seuls 3 disposent de drones armés : les Etats-Unis, le Royaume-Uni et (probablement) Israël. Dans la plupart des cas, le robot volant est une simple plateforme à laquelle on ajoute, selon les besoins, des capteurs d'images vidéo, d'écoutes électromagnétiques ou des munitions. " Un drone est souvent utilisé à la manière d'un ordinateur, explique William Pauquet, consultant à la Ceis. Il faut y ajouter une connexion Internet ou un logiciel, afin de l'adapter à ses besoins. C'est une technologie flexible qui correspond aux besoins des armées modernes. " Dans l'histoire de la guerre, la capacité de tuer à distance n'est pas nouvelle : au cours de la Première Guerre mondiale, déjà, les troupes tiraient parfois au-delà du champ visuel, à environ 10 ou 15 kilomètres. Aujourd'hui, un canon de 155 millimètres peut tirer des obus jusqu'à 50 kilomètres, et les bombes de l'armée de l'air sont précises, guidées au laser ou selon des coordonnées GPS. " Lors de l'opération Harmattan, en Libye, nous avons tiré du missile de croisière sans voir la cible, relève un aviateur français. La polémique sur les drones armés est un faux débat, propre aux Etats-Unis. Tant que le drone est piloté par un homme, celui-ci voit sur quoi il tire. Les véritables problèmes éthiques se poseront lorsqu'on aura des drones de combat et qu'on laissera, ou non, la machine tirer seule. " Ces engins furtifs volent déjà, sous forme de démonstrateurs. Remplaceront-ils les avions de chasse ? Réponse dans moins de quinze ans. CLOTHILDE MRAFFKO ET ROMAIN ROSSO