Il ne manque ni de femmes ni d'hommes courageux pour monter au front, l'oeil collé au viseur. Pas davanatge que de conflits internationaux ou de guerres civiles à couvrir tant l'imagination humaine est féconde en cette matière. Et, pourtant, la présence du reporter sur les champs de bataille est de plus en plus contrecarrée. L'affirmation peu paraître injuste (8 journalistes ont perdu la vie dans le conflit afghan), voire même incongrue : l'omniprésence de la télévision et les directs par satellite depuis le moindre trou perdu de la planète garantissent au consommateur-spectateur que rien de ce qui arrive dans le monde ne lui échappe plus désormais. En principe. Car on peut en douter. Les guerres modernes se laissent-elles vraiment approcher ? Quant aux images, s'agit-il de celles qui sont gracieusement fournies ou téléguidées par les armées et factions en présence ? Ou de celles volées par un journaliste, au péril de sa vie ? La parution de plusieurs livres de photos de presse (1) et la tenue d'une exposition à Liège (2) offrent l'occasion de s'interroger.
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Il ne manque ni de femmes ni d'hommes courageux pour monter au front, l'oeil collé au viseur. Pas davanatge que de conflits internationaux ou de guerres civiles à couvrir tant l'imagination humaine est féconde en cette matière. Et, pourtant, la présence du reporter sur les champs de bataille est de plus en plus contrecarrée. L'affirmation peu paraître injuste (8 journalistes ont perdu la vie dans le conflit afghan), voire même incongrue : l'omniprésence de la télévision et les directs par satellite depuis le moindre trou perdu de la planète garantissent au consommateur-spectateur que rien de ce qui arrive dans le monde ne lui échappe plus désormais. En principe. Car on peut en douter. Les guerres modernes se laissent-elles vraiment approcher ? Quant aux images, s'agit-il de celles qui sont gracieusement fournies ou téléguidées par les armées et factions en présence ? Ou de celles volées par un journaliste, au péril de sa vie ? La parution de plusieurs livres de photos de presse (1) et la tenue d'une exposition à Liège (2) offrent l'occasion de s'interroger. Depuis le conflit du Golfe, les affrontements entre Etats se règlent du ciel, là où les bombardiers et leurs pilotes ne risquent rien. Objectif : éviter à tout prix les engagements au sol, qui coûteraient trop cher en vies de soldats. Pourquoi ? Parce que ces morts-là, si elles devaient être photographiées en gros plan, auraient vite fait de retourner l'opinion publique, dont la première des caractéristiques reste la versatilité. Les gouvernements le savent parfaitement, eux qui détestent les journalistes sur les champs de bataille, ces hommes et ces femmes -elles sont de plus en plus nombreuses...- qui rappellent, avec des images insoutenables, que les frappes, fussent-elles "chirurgicales", font des "dégâts collatéraux". Ce qui, en langage décodé, signifie que la guerre, quelle qu'en soit la motivation, est toujours sale, indigne, immonde. Et qu'elle tue toujours des civils -femmes, enfants et vieillards. Qui a vraiment "vu" la guerre en Afghanistan ? Qui sait, aujourd'hui, que les bombardements ont probablement fait dix ou quinze mille victimes civiles ?La leçon du VietnamLes Américains n'ont pas oublié le bourbier vietnamien. Les images qui en parvenaient, jour après jour, ont été les pires ennemies de la Maison-Blanche car elles distillaient, lentement mais sûrement, un doute croissant dans l'opinion publique américaine quant à la justesse de cette guerre. Il y eut, notamment, cette photo d'une petite Vietnamienne brûlée au napalm, courant nue sur une route, en hurlant de douleur. Mais il y eut aussi un livre, Vietnam Inc. Le titre, que l'on pourrait traduire par Vietnam S.A., donne le ton. Publié en 1971, il sera l'aboutissement de trois ans de reportage au Vietnam du photographe anglais Philip Jones Griffiths. Trois ans de photos et de commentaires qui disséqueront l'entreprise de guerre américaine et son discours manichéen, tout en montrant la désintégration programmée de la société rurale vietnamienne et de ses valeurs ancestrales. Préfacé par le linguiste américain Noam Chomsky, Vietnam Inc. jouera un rôle crucial auprès de l'opinion américaine, et particulièrement parmi les étudiants. Vinggt ans après, sa réédition (en français) dépasse largement la plongée dans le passé pour montrer le rôle primordial de journalistes indépendants dans la couverture d'un conflit. Tout CapaUn autre livre, tout aussi essentiel pour comprendre l'importance du témoignage direct, mérite un même coup de chapeau. Lui aussi, pourtant, appartient au passé. Il s'agit en effet d'une rétrospective inégalée à ce jour de l'oeuvre de celui qui, avec Henri Cartier-Bresson, allait fonder la célèbre agence Magnum : Robert Capa. Né en 1913 à Budapest, tué en 1954 en Indochine par une mine antipersonnel, il laisse derrière lui une réputation un brin sulfureuse de baroudeur au grand coeur -sa gueule d'amour, qui séduira Ingrid Bergman, n'est pas étrangère à sa légende- mais aussi et surtout 70 000 clichés, témoignages d'une vie entièrement dédiée au photojournalisme. Arrivé à Paris après avoir fui le régime hitlérien, poulain d'André Kertesz (l'"inventeur" du reportage au Leica), militant antifasciste, photographe engagé, Capa réalisera quelques monuments de l'histoire de la photo de presse. Dont celle, longtemps controversée, de la mort d'un soldat républicain, fauché sur le front de Cordoue pendant la guerre civile espagnole. Ce fort volume de 937 clichés, qui est, dans les faits, un catalogue raisonné de l'oeuvre de Capa, a été supervisé par son propre frère. Beaucoup de clichés forts et poignants, d'autres plus intimistes, mais toujours ce sentiment d'être dans l'événement. Le 6 juin 1944, Robert Capa se jette à l'eau devant Omaha Beach. La mer est glaciale. Le Débarquement en Normandie vient de débuter. La première vague de GI fonce vers les lignes allemandes. Elle sera décimée. Capa a la trouille. Comme tout le monde. Mais il est là pour photographier. Et il déclenche, déclenche, déclenche. Ses mains tremblent tellement qu'il est incapable de recharger ses deux Contax 35 mm. Il lui reste un troisième appareil, un Rollei à grands négatifs carrés. Il déclenche encore, et encore. Seul ce film survivra. Les deux autres seront détruits involontairement par le laborantin du bureau londonien de Life, trop pressé de ne pas rater l'édition ! Mais, parmi les 11 clichés rescapés, figure l'une des plus célèbres photos du siècle passé... Prise au coeur de l'action. Et non à des milliers de mètres d'altitude. Là où la guerre paraît presque jolie en dessinant des taches sur le sol. Qui passent beaucoup mieux à la télévision. (1) Robert Capa, la collection, par Cornell Capa et Richard Whelan, éd. Phaidon. Vietnam Inc., par Philip Jones Griffiths, éd. Phaidon. L'Agence ù Les photojournalistes de l'AFP, éd. de La Martinière. L'Annuel 2001 ù Le monde en images de l'AFP, éd. de La Martinière. (2) Exposition World Press Photo 2001, organisée par l'ASBL Les Territoires de la Mémoire, Palais provincial de Liège, jusqu'au 25 mars, 04-232 70 60. Stéphane Renard