Bipolaire et heureux, Laurent Davenson ? " Oui ", répond spontanément l'intéressé. Un temps. " Quand même, j'aimerais mieux vivre sans cette espèce de poison que j'ai dans le corps... " Diagnostiqué en 1999, cet " optimiste inquiet en permanence " mène, à 43 ans, une vie " plutôt équilibrée ", cadre commercial dans une société de services et père de trois filles (18, 15 et 10 ans), qu'il élève en garde alternée. Mais à quel prix ! Deux pertes d'emploi pour dépression, un divorce dû pour une grande part à son état et de gros soucis financiers après l'achat inconsidéré de " quelques " voitures de collection. " Même si elles sont moins aiguës, j'alterne encore les phases up et down, reconnaît-il. Lors d'un week-end en Normandie il y a dix jours, j'ai bien failli acheter une maison. Heureusement, mes copains m'ont retenu. " Il évoque aussi les médecins " dingues " de diagnostic, les trucs " de fou " qu'il a faits dans sa vie, l'énergie " démente " qu'il peut déployer parfois. Et lâche : " Dans mon malheur, j'ai une chance de malade : mes amis ne me jugent pas. "
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Bipolaire et heureux, Laurent Davenson ? " Oui ", répond spontanément l'intéressé. Un temps. " Quand même, j'aimerais mieux vivre sans cette espèce de poison que j'ai dans le corps... " Diagnostiqué en 1999, cet " optimiste inquiet en permanence " mène, à 43 ans, une vie " plutôt équilibrée ", cadre commercial dans une société de services et père de trois filles (18, 15 et 10 ans), qu'il élève en garde alternée. Mais à quel prix ! Deux pertes d'emploi pour dépression, un divorce dû pour une grande part à son état et de gros soucis financiers après l'achat inconsidéré de " quelques " voitures de collection. " Même si elles sont moins aiguës, j'alterne encore les phases up et down, reconnaît-il. Lors d'un week-end en Normandie il y a dix jours, j'ai bien failli acheter une maison. Heureusement, mes copains m'ont retenu. " Il évoque aussi les médecins " dingues " de diagnostic, les trucs " de fou " qu'il a faits dans sa vie, l'énergie " démente " qu'il peut déployer parfois. Et lâche : " Dans mon malheur, j'ai une chance de malade : mes amis ne me jugent pas. " Une " chance de malade ". L'expression illustre bien le paradoxe du trouble bipolaire, ce mélange de phases maniaques et de dépression, cette succession de (très) hauts et de (très) bas, où l'on se sent tour à tour exalté et terrassé, surpuissant et moins que rien. " Tantôt génial, tantôt serpillière et, entre les deux, dans l'insécurité de ce qui va advenir ", résume Laurent. Des paradoxes qui pèsent aussi sur l'image que le grand public a de la maladie. Valorisée et galvaudée. Promue socialement et subie individuellement. Revendiquée par des " people " - Catherine Zeta-Jones, Benoît Poelvoorde... - et cachée par les anonymes. Source de création pour certains, et de mal-être pour la plupart. Symptôme d'une époque en crise où chacun cherche en l'autre le reflet de sa propre fragilité, la curiosité pour les bipolaires n'a jamais été si grande. Héros à la cuirasse fêlée dans les séries télé à succès (Homeland) ou au cinéma (Happiness Therapy), les maniaco-dépressifs inspirent les romanciers - Delphine de Vigan décrivant sa mère dans Rien ne s'oppose à la nuit (JC Lattès) - et les artistes - le peintre Gérard Garouste se racontant lui-même dans L'Intranquille (L'Iconoclaste). Au point de devenir un phénomène " tendance " ? " Quel manque de délicatesse, alors qu'il s'agit d'une pathologie qui fait abominablement souffrir le patient et son entourage ! " s'irrite le psychiatre Christian Gay. La bipolarité n'est pourtant pas, en soi, un mal nouveau. Baptisée " dysthymie " à l'Antiquité, " folie circulaire " au XIXe siècle, " psychose maniaco-dépressive " dans les années 1950, cette maladie a récemment été intégrée dans la grande famille des " troubles de l'humeur ". Mais ses manifestations varient tellement en fonction des individus qu'il est quasiment impossible d'en dresser une liste exhaustive. " Mieux vaudrait commencer par rappeler ce que ne sont pas les bipolaires ", lance, sur le ton de la boutade, le Dr Christian Gay. Il énumère : non, les " BP " ne sont pas des déprimés au long cours. Ni des hyperactifs qui épuisent leur entourage. Ni des cyclothymiques, dont les variations d'humeur restent courtes et d'intensité modérée. Pas davantage des " borderline ", ces patients instables, en tension interne permanente, qui ressentent douloureusement toute émotion. Or le problème est là : leurs symptômes se ressemblent beaucoup, ce qui conduit parfois à des erreurs de diagnostic, dans un sens positif ou négatif. Dans quelle proportion les Belges sont-ils touchés par la maladie ? Selon l'approche retenue par les chercheurs dans leurs études épidémiologiques - étroite ou large, neurologique ou comportementale -, le pourcentage varie de 2 % à 5 % de la population. Depuis les années 2000, les médecins ont, en effet, élargi la définition de la bipolarité en opérant des distinctions entre " type 1 " (l'ancienne psychose maniaco-dépressive), " type 2 " (formes atténuées) et troubles apparentés. Encore faudrait-il savoir de quoi l'on parle. Car, si le sens de la dépression est à peu près le même pour tout le monde, la " manie ", dans le langage courant, n'a rien à voir avec la définition qu'en donnent les médecins : " C'est une exaltation permanente doublée d'une énergie phénoménale, qui confine au sentiment de toute- puissance ", explique le psychiatre Raphaël Giachetti. Un formidable moteur ? Pas nécessairement. Car dans cet état d'" euphorie pathologique et d'optimisme démesuré, la personne s'expose inévitablement à des risques ", souligne-t-il : démissionner sans raison de son travail, dépenser l'argent que l'on n'a pas, multiplier les rencontres sexuelles, partir au bout du monde, rouler en ville à 120 à l'heure... ou 200 sur autoroute ! Ou encore " convaincre ses collègues que son chef est un vrai pervers, parce qu'à ce moment-là on y croit réellement, et devoir s'en excuser ensuite ", se souvient Marie Alvéry, 47 ans, hospitalisée sept fois, dont trois après avoir été diagnostiquée. Au-delà de la grande variété des comportements, il existe néanmoins des signes objectifs de la maladie. Notamment des dysfonctionnements liés à des anomalies du lobe temporal, qui " font "rétrécir" le cerveau en période de dépression et le mettent en "surchauffe'' durant les épisodes maniaques ", explique le psychiatre Elie Hantouche. Autre piste de recherches : les facteurs de risques génétiques, qui comptent pour 60 % dans l'apparition des troubles. De fait, schizophrènes et bipolaires partagent environ 50 % de leurs anomalies génétiques et la présence d'antécédents familiaux multiplie par dix le risque de survenue de la maladie. Pour autant, l'environnement joue aussi comme une combinaison complexe de causes traumatiques (abus sexuels durant l'enfance, décès familiaux... ) et de facteurs aggravants (infection virale pendant la grossesse, anomalies de régulation de l'horloge interne). En d'autres termes, la bipolarité exige une approche bio-psycho-sociale où, précise la psychiatre Chantal Henry, " ce ne sont pas les symptômes eux-mêmes, mais leur répétition et leur alternance qui ''signent'' la maladie ". La manie peut succéder à la dépression, ou l'inverse ; la répétition, se produire à intervalles plus ou moins rapprochés dans la même journée, ou tous les deux ans. " La règle, c'est qu'il n'y a pas de règle. On ne sait jamais à l'avance quand ça va nous tomber dessus ", explique Grégoire, 48 ans, diagnostiqué en 1993. Dans ces conditions, dresser un " profil type " des malades relève de la gageure. Et, pour ajouter à la difficulté, il faut aussi soigner les comorbidités liées à ce trouble : obésité, diabète, pathologies cardio-vasculaires, alcool ou drogues... la liste est longue. Elle va même parfois jusqu'au suicide - 15 % des malades non suivis. Le traitement pharmacologique des bipolaires se révèle donc délicat. Beaucoup se voient prescrire des thymorégulateurs, dont le lithium, utilisé depuis longtemps, ainsi que des antipsychotiques atypiques et des anticonvulsivants, à prendre au long cours. Auxquels s'ajoutent, ponctuellement, des antidépresseurs ou des stabilisateurs de l'humeur, sans oublier les médicaments soignant tous les troubles associés. Or, les malades rechignent souvent à suivre un traitement à vie. En particulier lorsqu'ils ont l'impression d'aller mieux. L'entourage a un rôle essentiel. C'est en effet lui qui, le premier, alerte le patient sur les signes de manie ou de dépression. Qui, au besoin, prend contact avec le corps médical. Et qui, autant que faire se peut, amortit les chocs et les sautes d'humeur ou répare les pots cassés (dépenses inconsidérées, projets irréalisables...). Tous les patients le disent : la personne qui partage leur vie a bien du mérite. Et de la constance. Parfois pour le meilleur, souvent pour le pire. " Durant un délire paranoïaque, j'ai envoyé mes enfants chez le voisin, persuadée que mon mari voulait nous trucider avec son piolet de montagne. C'est compliqué à décrire : même en phase "haute", j'ai conscience de ce qui arrive, mais pas assez pour enrayer le processus ", confie Marie Alvéry. Félix, 67 ans mais diagnostiqué il y a douze ans seulement, confirme la difficulté de vivre au jour le jour cet état singulier : " Quand ça va mal, on se protège comme on peut. C'est quand ça va mieux, qu'il faut faire attention... " Là n'est pas le moindre paradoxe - le " drame ", insiste le Dr Raphaël Giachetti - de cette maladie : les hypomaniaques, ces patients de " type 2 " aux changements d'humeur relativement gérables, vivent souvent agréablement cette phase où ils se sentent " clairvoyants, entreprenants, multitâches, comme s'ils rattrapaient le temps perdu de la dépression ", note le psychiatre. " Dans ces moments-là, je dors trois heures par nuit sans problème, explique Laurent. Je peux épater mon patron tant je réussis tout ce que j'entreprends. Et si je rencontre une fille, je suis ultraséduisant, les reparties fusent, j'ai un charme fou. Cette tension intérieure peut être épuisante. Mais, même si la souffrance n'est jamais loin, il y a une certaine jouissance à se sentir aussi efficace. Comment voulez-vous que je renonce à être enfin au top de mes possibilités ? " Comment, en effet, refuser cette ivresse de performance dans une société qui encense les " valeurs d'hyperactivité, de vigilance continuelle, d'échanges multiples, de productivité ", pour reprendre les termes du psychiatre Roland Gori ? " Chaque époque a la pathologie qu'elle mérite, note le thérapeute. Avant la bipolarité comme ''mal de civilisation'', il y eut notamment la neurasthénie, l'hystérie ou les personnalités limites. " Chez les Grecs, au moins, la " mélancolie " - notre dépression actuelle - s'accompagnait d'un questionnement sur le sens de la vie. Rien de tel aujourd'hui, où les sentiments négatifs (perte, tristesse, échec) sont niés, et les moments de doute, de panne ou de faiblesse considérés comme une perte de temps. C'est justement cette approche qu'il faut changer, explique le psychanalyste britannique Darian Leader dans son livre Bipolaire, vraiment ? (Albin Michel), dont Le Vif/L'Express publie des extraits (voir page 46). Pour la première fois, un ouvrage grand public explore avec rigueur et pertinence scientifique ce " mal contemporain " si complexe à cerner. A la tyrannie du " tout chimique médicamenteux " qui fait des ravages aux Etats-Unis et qui vise uniquement à supprimer les symptômes, Darian Leader oppose la thérapie individuelle, fondée sur l'exploration de l'histoire personnelle du patient. De son côté, Roland Gori invoque Freud et plaide pour une acceptation de ces conduites " déviantes " tant que la souffrance reste supportable pour le patient. " Le symptôme est, aussi, le lieu d'une mémoire, le signe que le ''sujet'' a un certain désir de guérir, rappelle-t-il. Voire, qui sait, une tentative de résister à cette société de contrôle et de normalisation que dénonçait Michel Foucault. " La bipolarité, comme gage ultime de liberté ? L'hypothèse est osée. Mais elle a au moins un mérite : celui de reconnaître aux bipolaires le droit d'être ce qu'ils sont. Par Vincent Olivier Illustrations : Jessy Deshais" Ce ne sont pas les symptômes eux-mêmes, mais leur répétition et leur alternance qui "signent" la maladie " " Dans les phases d'exaltation, je dors trois heures par nuit sans problème. Je réussis tout ce que j'entreprends "