DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL
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DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL A midi, l'heure convenue pour le rendez-vous, au dernier étage d'un immeuble luxueux de Rio de Janeiro, face à l'océan, le concierge vient prévenir les visiteurs : " M. Romario aura un peu de retard ; il dort encore. Ne vous inquiétez pas, il se réveille en principe avant 13 heuresà " L'ancien attaquant du FC Barcelone et n° 11 de la Seleção brésilienne, vainqueur du Mondial 1994, semble rester fidèle à sa réputation. Bambocheur invétéré, ce joueur ingérable mais génial, capable d'exploits techniques invraisemblables, expliquait naguère à ses entraîneurs qu'il était plus efficace sur le terrain et marquait davantage de buts lorsqu'il était sorti en discothèque et avait fait l'amour la veille des matchsàMais il faut se méfier des apparences. Non seulement l'ex-buteur ne sort plus qu'un ou deux soirs par semaine - et encore, accompagné de sa très chic épouse suisso-brésilienne, Isabella, 32 ans, qui le surveille désormais étroitement. Mais de plus, l'ex-" renard de surface ", assagi, est devenu un exemple à suivre. Depuis un an, les journalistes politiques ne tarissent pas d'éloges sur ce nouveau député, élu en octobre 2010 et entré en fonction en février 2011, sous l'étiquette du Parti socialiste brésilien (PSB, allié de la majorité gouvernementale de la présidente Dilma Rousseff). " Tout le monde m'attendait au tournant " raconte, au bord de la piscine de la copropriété, Romario, qui a finalement émergé vers 13 heures, le visage encore un peu chiffonné, mais affable. " Beaucoup de gens étaient convaincus que je voulais me servir de ma notoriété pour me faire mousser. " Après quelques ratés - dès la première semaine de sa prise de fonction, il fut épinglé pour avoir recruté, comme assistantes parlementaires, deux jolies blondes sans expérience -, le député, âgé de 46 ans, a finalement imposé son autorité dans l'hémicycle, comme il le faisait naguère devant les buts des équipes adverses. Assidu lors des séances plénières, où l'absentéisme des élus est pourtant légendaire, il met, en outre, un point d'honneur à fournir un travail consistant au sein des quatre commissions parlementaires dont il est membre : Sport et Tourisme, Education sans châtiments corporels, Coupes du monde et des confédérations, Législation participative. Il a d'ailleurs rédigé une quarantaine de propositions d'amendements en l'espace de quinze mois, alors que certains de ses collègues n'en rédigent jamais. " Romario figure parmi les 100 députés (sur 513) les plus actifs et influents de la législature ", selon le très respecté cabinet de consulting Arko Advice, qui établit un classement annuel des députés les plus sérieux. " Je me suis engagé en politique pour Ivy ", explique l'ex-enfant terrible du football brésilien. Ivy ? C'est sa plus jeune fille, issue d'un autre mariage, âgée de 7 ans et atteinte de trisomie 21. " Lorsqu'elle est née, j'ai pris conscience de l'étendue des préjugés et des discriminations qui pèsent sur les 25 millions de Brésiliens, soit 12,5 % de la population, qui souffrent d'une invalidité mentale, physique, visuelle ou auditive. Pour eux, accéder à un centre commercial, à une église ou à un stade de football est impossible ou presque. Au Brésil, personne ne défend leurs droits. "Alors, au lieu de choisir la voie toute tracée de commentateur sportif, " un des métiers les plus faciles au monde ", " o baixinho " - " le petit ", ainsi surnommé en raison de sa taille, 1,70 mètre - a décidé de parler à leur place dans les médias et au sommet du pouvoir. En l'espace d'un an, le politicien novice a déjà fait passer deux amendements à la Chambre des députés, promulgués ensuite par la présidente Dilma Rousseff. L'un a permis de relever les minima sociaux des familles les plus modestes ayant à charge des handicapés et des personnes âgées. L'autre encourage les entreprises à employer des apprentis victimes d'un handicap. Par ailleurs, le député de Rio de Janeiro a obtenu que 32 000 places gratuites (500 par match) soient attribuées à des personnes invalides lors du Mondial de football 2014, qui aura lieu au Brésil. Et il espère en obtenir autant pour les personnes âgées aux revenus modestes. Comme celui de tous les parlementaires, l'emploi du temps de Romario se partage entre sa circonscription et Brasilia. Chaque mardi matin, il s'envole pour la capitale, où il travaille et légifère jusqu'au jeudi après-midi. Puis il retourne à Rio : deux heures de vol. Là, il consacre son temps à recevoir des citoyens et à répondre aux sollicitations des journalistes. Le week-end, il joue au foot-volley sur la plage, passion qu'il pratique avec la même bande d'amis depuis vingt ans. Il sort en boîte de nuit et, bien sûr, s'occupe d'Ivy, qu'il chérit par-dessus tout. " Elle est la première à parler de sa maladie, raconte-t-il. L'autre jour, dans la rue, nous avons croisé une enfant également atteinte de trisomie. Elle m'a dit : "Papa, regarde, cette fille est comme Ivy !'' J'ai demandé comment elle le savait. Elle m'a montré son propre visage et, d'un air triomphant, m'a déclaré : ''Parce qu'elle est comme moi !'' "Dans ce pays où les statistiques distinguent cinq catégories sociales, de A à E, et où l'idéologie ne pèse guère dans le débat public, Romario résume ainsi la sienne : " Je suis les yeux et la voix du peuple parce que j'ai été élu par les classes D et E. " De fait, ce natif de la favela de Jacarezinho, à Rio, n'a jamais oublié ses origines sociales. Lorsqu'il jouait en Espagne, il avait d'ailleurs extrait de ce bidonville tous les membres de sa famille, jusqu'aux cousins et cousines, et les avait relogés à Barcelone, où il avait acquis un immeuble à leur intention. A la Chambre des députés, Romario a découvert, éberlué, l'univers feutré et bureaucratique du monde politique. " La plupart des parlementaires ne font que de la figuration. Sur 513 élus, environ 400 se contentent de beaux discours, sans jamais fournir le moindre travail législatif ni rédiger le moindre amendement. "Contrairement à Pelé, figure tutélaire et ministre des Sports dans les années 1990, qui se distinguait par la prudence, voire l'insipidité de ses prises de position, Romario ne craint pas de " mouiller le maillot ". Lorsqu'on lui demande quel est le point commun entre le football et la politique, il répond du tac au tac : " La corruption. Hélas, le Parlement brésilien est connu pour ses trafics d'influence. Heureusement, nos institutions, telle la Cour des comptes, se renforcent d'année en année et la justice multiplie les enquêtes. A ce rythme, dans vingt ans, la corruption brésilienne sera peut-être descendue au niveau ''normal'' d'un pays développé. "A propos des préparatifs du Mondial 2014, le député sort le carton jaune, comme l'a fait la Fifa, l'instance internationale du football. A quelques kilomètres de chez Romario, le mythique Maracanã, où se déroulera la finale du Mondial, est en pleins travaux de rénovation. " Ce chantier est une imbécillité, doublée d'un manque de respect pour les amateurs de football, accuse-t-il. En faisant passer sa capacité d'accueil de 150 000 à 80 000 spectateurs, on dénature ce lieu qui a été le plus grand stade du monde. Et cela, pour un coût faramineux de 1,5 milliard de reals [600 millions d'euros]. " Selon lui, un tiers du budget aurait suffi, et le solde aurait permis de créer des équipements publics supplémentaires dans les quartiers défavorisés. A en croire Romario, les problèmes dépassent largement Rio et son Maracanã : " Tous les chantiers sont en retard, résume-t-il. A peine 10 % d'entre eux respectent l'échéancier prévu. Les gouverneurs des Etats et les maires de grandes villes n'attendent qu'une seule chose : le déclenchement de la procédure d'urgence. " Dix-huit mois avant le coup d'envoi du Mondial, celle-ci permettra de finaliser des contrats sans lancer d'appels d'offres. " Après quoi, les profiteurs du système vont s'en mettre plein les poches : 60 % de l'argent sera volé. "Bientôt au milieu de son mandat, qui se termine fin 2014, Romario est bien " entré dans le match ". Pour la seconde mi-temps, sa tactique est déjà définie : " Je vais continuer à dénoncer la corruption au Parlement et dans les médias. " Afin que les tricheurs ne soient pas toujours du côté des gagnants. Et que la petite Ivy puisse être fière de son papa. AXEL GYLDÉN