L'aventure a pris fin pour une dizaine des 35 équipages de deux rameurs, éparpillés sur l'océan depuis le 7 octobre dernier, en vue de traverser l'Atlantique de Tenerife (îles Canaries) à Port-Saint-Charles (îles Barbades). Le premier de ces couples d'intrépides, composé des Néo-Zélandais Matt Goodman et Steve Westlake, a atteint le point d'arrivée, le 18 novembre dernier, après avoir couvert les 4 900 kilomètres en quarante-deux jours, un jour de plus que leurs compatriotes Rob Hamill et Phil Stubbs, vainqueurs de le première édition de l'épreuve, en 1997.
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L'aventure a pris fin pour une dizaine des 35 équipages de deux rameurs, éparpillés sur l'océan depuis le 7 octobre dernier, en vue de traverser l'Atlantique de Tenerife (îles Canaries) à Port-Saint-Charles (îles Barbades). Le premier de ces couples d'intrépides, composé des Néo-Zélandais Matt Goodman et Steve Westlake, a atteint le point d'arrivée, le 18 novembre dernier, après avoir couvert les 4 900 kilomètres en quarante-deux jours, un jour de plus que leurs compatriotes Rob Hamill et Phil Stubbs, vainqueurs de le première édition de l'épreuve, en 1997.Le bateau " win.belgium" des Belges Alain et Bruno Lewuillon, anciens participants aux Jeux olympiques et aux championnats du monde d'aviron, ont, à leur tour, rallié Port-Saint-Charles, en troisième position, au terme d'un périple de quarante-neuf jours. Ils précédaient de vingt-deux heures la première association féminine à avoir réussi la même performance, constituée des Néo-Zélandaises Stephanie Brown et Jude Ellis. L'autre équipage belge, " Bruxelles Challenge", formé par Pascal Hanssens et Serge Van Cleve, aventuriers omnisports, plus marins que rameurs, eux, sont attendus, en septième position, aux Barbades, le 2 décembre. L'exploit des quatre participants belges, qui ont atteint des pointes de progression de plus de 100 kilomètres par jour, est réel. En effet, l'arrivée des derniers bateaux encore en course de l'Atlantic Rowing Race est prévue au mois de... mai 2002 ! Il ne s'agit donc pas d'une sinécure, mais bien d'une entreprise de grande envergure pour amateurs de risques et de sensations fortes. Au bout d'une telle épopée, il subsiste, bien sûr, beaucoup d'émotions. Du découragement à la grande satisfaction du pari gagné, en passant par la peur, la solitude et la privation, les états d'âme sont multiples. Pour les frères Lewuillon, partis pour la gagne, ils n'ont, en tout cas, pas altéré l'enthousiasme: ils se disent prêts à recommencer dans quatre ans, pour réaliser, alors, leur objectif. Riches d'une expérience fructueuse, ils sont persuadés de maîtriser à l'avenir les facteurs qui ont, cette fois, freiné leur course à la victoire: un temps de préparation insuffisant, le mal de mer durant les trois premières semaines et une alimentation mal adaptée. Pascal Hanssens, toujours en quête de nouvelles aventures, ne pense pas à un second défi. Serge Van Cleve ne dit pas non, mais certainement pas oui tout de suite. La traversée s'est, en effet, révélée plus exigeante que prévu. Les alizés tant attendus, qui devaient propulser les bateaux d'est en ouest, n'ont été que rarement au rendez-vous. En revanche, la chaleur torride, l'absence de vent ou un vent carrément contraire ont considérablement endurci l'épreuve. "Nous avons épuisé nos dernières forces, affirment les deux Bruxellois. Jamais, dans aucun autre exercice, nous n'avons puisé aussi loin dans nos ressources. Jusqu'à consommer 15 litres d'eau par jour." Même lassitude dans l'autre bateau: au soir de son arrivée aux Barbades, Bruno s'est endormi durant deux heures... dans sa baignoire. "Ce n'est qu'après coup, enfin relâché, qu'on se rend compte d'avoir été au bout de soi", explique le cadet des Lewuillon."On a souvent pensé aux galériens"Dans de telles conditions d'effort extrême, le découragement menace tout naturellement. L'idée de renoncer n'a toutefois jamais effleuré l'esprit de ces sportifs volontaires et jusqu'au-boutistes. Ils se sont forgé le caractère nécessaire dans d'autres compétitions. Les "frères olympiques" affirment avoir râlé seulement râlé parfois à la suite d'un cap mal choisi, nécessitant ensuite des efforts redoublés. Quant aux Bruxellois, ils ont fait contre mauvaise fortune bon coeur, estimant, avec beaucoup de philosophie, que, "dans les moments de déprime, le meilleur moyen d'en terminer était d'arriver, donc de continuer à ramer...". A l'occasion des longues transats ou des tours du monde à la voile, le phénomène de proximité est récurrent: le rassemblement de plusieurs marins en un espace réduit en amène ponctuellement certains d'entre eux à se détester profondément. Partager cinquante jours durant une petite embarcation d'à peine 9 mètres carrés de surface, même en compagnie de son frère ou de son meilleur ami, provoque inévitablement des tensions. Surtout quand la fatigue ou le mal-être aiguisent les sensations. "Au début, victimes du mal de mer, nous avons "éclaté" plus que de raison, affirme le clan Lewuillon. Alors, le moindre effort coûtait et la plus petite contrariété pouvait déclencher l'explosion." Heureusement, Alain, l'aîné, plus sage et plus indulgent, calmait le plus souvent la tempête. Il est vrai qu'entre frères on éprouve moins de scrupules à libérer ouvertement ses sentiments. Face à face, bien qu'amis de longue date, Pascal et Serge témoignent de plus de réserve: "On s'est imposé le souci de ne pas se dire des choses trop choquantes." Souvent, un tour de sommeil suffisait pour transcender un incident mineur. Dans la nuit, l'oubli pour l'un, la méditation pour l'autre. C'est aussi à l'occasion de ces quarts nocturnes, seul aux rames, que l'aventurier découvrait le moment béni pour cultiver et vaincre son blues. "Alors, se souvient Pascal, dans une quiétude parfaite, rêvant aux plaisirs simples qui me manquaient mais me reviendraient - la présence de mes proches, un vrai repas ou une bière fraîche - je sentais immanquablement un sourire se dessiner au coin des lèvres et ma mélancolie se dissiper..." Autre gêne: l'immobilisme, auquel l'exiguïté de l'embarcation contraint ses occupants. "On a souvent pensé aux astronautes, enfermés dans leur prison de métal, ou aux galériens, affirment les frères Lewuillon. Nous, au moins, nous avions embarqué dans une cellule au grand air." Parfois, dans un demi-sommeil, les rameurs éprouvaient malgré eux "le besoin de se lever, de sortir, de courir", au risque de se retrouver à la mer. D'ailleurs, à leur arrivée à Port-Saint-Charles, tous les participants ont été soutenus à leurs premiers pas sur la terre ferme. Plusieurs avaient perdu la synchronisation du mouvement de marche. Une expédition de ce genre ne s'effectue pas non plus sans quelques frayeurs. Le " win.belgium" a été suivi un instant par des requins. Une baleine a soulevé l'arrière du " Bruxelles Challenge". Mais ce sont les occupants de ce dernier qui ont vécu un vrai moment de panique. Vers la mi-parcours, en pleine nuit, ils ont vu foncer sur eux un cargo faisant route de New York au Cap. Malgré trois appels radio de Pascal et Serge, signalant leur position, le navire, tous feux allumés, ne change pas de direction. Les rameurs mettent alors leur gilet de sauvetage, sortent le radeau de survie et les fusées. Un dernier appel radio reste toujours sans réponse. Puis, en désespoir de cause, Pascal lance une fusée. Enfin, une voix crépite à la radio: " I see you !" Lentement, le cargo a modifié sa route... Emile Carlier