La comédie musicale Cats débarque pour la première fois à Bruxelles dans une production West End époustouflante (1) vue à Amsterdam, embarquant une vingtaine de performeurs londoniens triple threat - c'est-à-dire, selon le jargon, capables tout aussi bien de chanter, de danser et de jouer la comédie, artistes et athlètes à la fois - dans cette savoureuse galerie de portraits de chats réunis un soir sous la lune. Du grand spectacle à l'anglo-saxonne, et en anglais (surtitré en français) dans le texte.
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La comédie musicale Cats débarque pour la première fois à Bruxelles dans une production West End époustouflante (1) vue à Amsterdam, embarquant une vingtaine de performeurs londoniens triple threat - c'est-à-dire, selon le jargon, capables tout aussi bien de chanter, de danser et de jouer la comédie, artistes et athlètes à la fois - dans cette savoureuse galerie de portraits de chats réunis un soir sous la lune. Du grand spectacle à l'anglo-saxonne, et en anglais (surtitré en français) dans le texte. A Broadway, Cats est resté à l'affiche depuis le jour de sa création, le 7 octobre 1982, jusqu' au 10 septembre 2000. Soit 7 485 représentations d'affilée. Un record. Une seule autre comédie musicale la surclasse en longévité : Le Fantôme de l'opéra, joué en continu depuis 1988 et qui a dépassé, en 2012, le chiffre fou de 10 000 représentations. Ce n'est pas un hasard : ces deux spectacles-phénomènes ont le même père, le compositeur britannique Andrew Lloyd Webber, géniteur d'autres comédies musicales peut-être moins jouée mais tout aussi célèbres comme Jesus Christ Superstar, créé en 1971, adapté au cinéma en 1973, et Evita, monté à Londres en 1978 et porté sur grand écran par Alan Parker en 1996, avec Madonna dans le rôle-titre et Antonio Banderas incarnant Che Guevara, où encore Sunset Boulevard, adapté du film de Billy Wilder, qui vit briller Glenn Close dans le rôle de Norma Desmond. La clé du succès de Webber ? " Les mélodies ! " répond sans hésiter Mathieu Serradell, directeur musical de Cats, qui a conduit le show sous sa baguette déjà plus de 350 fois. " Andrew Lloyd Webber est un mélodiste incroyable, avec des chansons qui touchent et dont on se souvient. " Effectivement, après avoir vu Cats, vous trottent immanquablement en tête pendant des jours les refrains de Jellicle Songs for Jellicle Cats, entonné par l'ensemble dès le prologue, Mr. Mistoffelees, où ce chat prestidigitateur enchaîne tours de magie et sauts de ballet, et bien sûr, Memory, la chanson de la chatte Grizabella regrettant sa jeunesse, portée par Elaine Paige lors de la création à Londres en 1981 et enregistrée la même année par Barbra Streisand, qui en fit un tube mondial. Memory, moment attendu entre tous dans Cats et ici parfaitement exécuté, un vrai tour de force vocal composé par un Webber bien conscient des montagnes russes qu'il fait dévaler aux interprètes dans certains de ses airs. " Plus d'une chanteuse s'est cassée la voix à cause d'Andrew Lloyd Webber, affirme Laurent Valière, spécialiste de la comédie musicale qui anime depuis dix ans l'émission hebdomadaire 42e Rue sur France Musique (le dimanche de 13 à 14 heures) et qui a sorti, il y a quelques mois, un ouvrage de référence sur le sujet (2). " Il faut savoir que les comédies musicales rentrent dans une économie privée et qu'il y a huit représentations par semaine. Elaine Paige, qui a créé le rôle d'Evita à Londres, n'endossait pas toutes les représentations. Vocalement, c'était impossible. " Cats occupe une place un peu particulière dans la carrière d'Andrew Lloyd Webber. En partie parce que le processus de création s'est déroulé dans le sens inverse des habitudes du compositeur. " Normalement, Webber écrit d'abord les musiques puis les donne aux paroliers, dévoile Laurent Valière. Dans le cas de Cats, il est parti de textes existants, des poèmes de l'Américain T. S. Eliot. Pour lui, c'était presque un exercice. " Le recueil en question s'intitule Old Possum's Book for Practical Cats. Il s'agit d'une suite de portraits de chats, écrits par Eliot pour ses jeunes filleuls dans les années 1930, auxquels se sont ajoutés quelques poèmes inédits transmis à Webber par la veuve de l'écrivain, dont celui sur Grizabella. Cette source littéraire explique la forme de Cats, comédie musicale qui ne raconte pas vraiment d'histoire, mais qui se présente plutôt comme une suite de numéros. Une hétérogénéité dont Webber a su tirer parti dans sa composition. " C'est un spectacle très intéressant musicalement parce qu'il y a énormément de genres différents, précise Mathieu Serradell. Il y a du funk et du pop-rock dans The Rum Tum Tugger, du jazz avec un morceau de claquettes dans The Old Gumbie Cat, un air très british pour le chat aristocrate Bustopher Jones, des moments très doux avec le patriarche Old Deuteronomy, un blues un peu sale pour Macavity, le chat dangereux mais aussi très sexy, et puis évidemment Memory. Mais, en même temps, l'ensemble est très homogène grâce à certains thèmes qui reviennent souvent, en donnant ainsi au public une impression de déjà-vu. " Né en 1948 dans une famille de musiciens, avec un père compositeur et organiste qui fut professeur au Royal College of Music et directeur du London College of Music, Andrew Lloyd Webber a aussi vécu dans sa jeunesse les débuts du rock et de la pop music. Et il n'hésitera pas à faire le grand écart entre le classique et l'ultrapopulaire, comme c'est aussi le cas dans Le Fantôme de l'opéra, où se mêlent orgue, chant lyrique et pop entêtante. En 1967, à New York, Hair, signé James Rado et Gerome Ragni, révolutionnait le musical sous la bannière rock en retraçant les aventures d'un groupe de hippies clamant la liberté sexuelle et l'usage des drogues autant qu'ils contestent le racisme et la guerre du Viêtnam. C'est dans son sillage que Webber écrira Jesus Christ Superstar, en 1971. L'opéra rock, qui revisite les derniers jours de Jésus en adoptant le regard de Judas, vient après un premier essai de cantate pop sur l'épisode de l'Ancien Testament concernant Joseph vendu par ses frères ( Joseph and the Amazing Technicolor Dreamcoat). Webber l'écrira avec son ami d'enfance Tim Rice (parolier star qui collabora aussi avec Disney, notamment sur Aladdin et Le Roi Lion). " Cette façon de raconter la Bible avec une couleur pop-rock va influencer énormément de gens, souligne Laurent Valière. Alain Boublil et Claude-Michel Schönberg racontent par exemple que s'ils avaient pu écrire la comédie Les Misérables en 1980, c'est parce qu'il y avait eu Jesus Christ Superstar. Ce qu'ils connaissaient alors du genre, c'était Leonard Bernstein et jamais ils n'auraient eu la prétention de tenter d'égaler Bernstein. Mais quand ils ont vu qu'on pouvait écrire un spectacle avec du rock, ils se sont dit qu'eux aussi pouvaient faire pareil. Dans la foulée de Hair, Jesus Christ Superstar a ouvert les vannes pour créer des comédies musicales pop-rock. " Ecrit d'après le roman de Victor Hugo, Les Misérables (3) occupe justement la troisième place dans le même ranking des musicals les plus durables de Broadway ( lire aussi l'encadré ci-contre). Les trois spectacles se dressant sur le podium ont un point commun : ils partagent le même producteur britannique, Sir Cameron Mackintosh, par ailleurs aujourd'hui propriétaire de sept théâtres à Londres. " Cameron Mackintosh est quelqu'un d'important dans les années 1980 dans l'histoire de la comédie musicale, poursuit Valière. A cette période, la comédie musicale connaît un déclin aux Etats-Unis et de façon très étrange, elle sera sauvée par les productions pop venues d'Angleterre, notamment celles d'Andrew Lloyd Webber. Mackinstosh va inventer le système de la superproduction présentée à l'identique sur une longue durée et qui tourne dans le monde entier avec exactement le même décor, les mêmes costumes, etc. Et plus vous restez longtemps sur scène, plus vous pouvez intégrer votre spectacle aux voyages organisés qui passent par Broadway. C'est toute une économie. " La version de Cats bientôt présentée à Bruxelles se fonde sur ce principe. Le décor unique de décharge à l'échelle des chats, avec son capot de voiture, ses roues de vélo et ses boîtes de céréales géantes, est ainsi exactement le même que l'original de 1981. Les maquillages, les perruques, les costumes aussi. Avec, pour résultat, un petit parfum vintage, un peu punk, un peu glam, daté mais pas désagréable. Pas question non plus de changer d'un iota la chorégraphie hyperexigeante, calée au millimètre, de Gillian Lynne ou la mise en scène de Trevor Nunn : une équipe de créatifs a encadré rigoureusement le nouveau casting et chaque représentation se déroule sous l'oeil attentif d'un resident director. La poule aux oeufs d'or ne changera pas d'une plume. Cela dit, Cats s'apprête à connaître une nouvelle étape dans sa success story : une adaptation au cinéma réalisée par l'Anglais Tom Hooper (déjà derrière la caméra pour l'adaptation des Misérables, en 2012). Le casting britannico-américain réunira entre autres Taylor Swift (Bombalurina), Ian McKellen (Gus), l'American Idol Jennifer Hudson (Grizabella), Idris Elba (Macavity) et Judi Dench (Old Deuteronomy) qui, pour la petite histoire, devait incarner Grizabella lors de la création à Londres, mais se blessa au tendon d'Achille pendant les répétitions et fut remplacée in extremis par Elaine Paige. Un blockbuster annoncé qui devrait permettre aux félins de T. S. Eliot de vivre encore quelques vies.