"Non, les vents plus loin, sinon on les entend trop respirer ! Attention, les cordes sont trop décalées, six violons à gauche et trois avec les altos. " Scène fébrile de l'enregistrement, en première mondiale (pour Ricercar), de Ulisse all'Isola de Circe, quelques jours avant la représentation mémorable du 26 février 2012. " On est loin de l'orchestre symphonique bon teint, pour qui les répétitions sont minutées comme un TGV. Les baroqueux n'ont pas d'horaire, on recommence tant qu'un trait n'est pas en place ", confie García-Alarcón, un zeste d'accent latino au coin du sourire.
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"Non, les vents plus loin, sinon on les entend trop respirer ! Attention, les cordes sont trop décalées, six violons à gauche et trois avec les altos. " Scène fébrile de l'enregistrement, en première mondiale (pour Ricercar), de Ulisse all'Isola de Circe, quelques jours avant la représentation mémorable du 26 février 2012. " On est loin de l'orchestre symphonique bon teint, pour qui les répétitions sont minutées comme un TGV. Les baroqueux n'ont pas d'horaire, on recommence tant qu'un trait n'est pas en place ", confie García-Alarcón, un zeste d'accent latino au coin du sourire. L'opéra de Zamponi constitue le tout premier opéra italien composé et représenté en Belgique, ou plutôt dans les Pays-Bas du Sud. " Pour les Belges, c'est une chance incroyable d'avoir hébergé la création de cette perle. " L'£uvre fut créée à Bruxelles en 1650, à l'occasion du mariage de Philippe IV d'Espagne avec Maria-Anna d'Autriche. " Un faste et un engouement énormes ! " souligne García-Alarcón. Puis l'£uvre sombre dans l'oubliette des chefs-d'£uvre au bois dormant. " Imaginez notre fierté quand Stéphanie de Failly (directrice artistique de l'ensemble Clematis) et moi avons tiré ce joyau de l'ombre. "" Mais comme souvent avec les manuscrits baroques, les indications sont incomplètes : une ligne de basse continue et une ligne de mélodie, avec des ritournelles pour des duos ou trios vocaux. " Le chef argentin a donc dû combler les vides. Il lui a fallu reconstituer une part de la partition et de l'instrumentation. Mais comment opérer pour rester dans l'esprit de l'original ? " En fonction de ce que l'on connaît des effectifs musicaux à la cour de Bruxelles, j'ai essayé de retrouver les couleurs instrumentales associées aux personnages. Pour chacun d'entre eux j'ai travaillé un coloris spécifique. Comme les peintres qui ont restauré les couleurs d'origine de la Chapelle sixtine... On est obligé de recourir à l'imagination, mais celle-ci reste balisée par la connaissance des traits du langage musical du XVIIe siècle. "Le livret donne-t-il des indications ? " Oui, mais de façon indirecte ! Pour moi, les mots sont riches de paysages instrumentaux qui ne demandent qu'à vibrer sous l'accent d'un cornet à bouquin ou d'un violoncelle. " En ce sens, Leonardo se sent proche d'un Rimbaud lorsqu'il explore les correspondances secrètes entre couleurs et voyelles. " J'insiste : nous fonctionnons comme des artistes plastiques. " Des musicoloristes de la restauration ? " Exactement ! Mais il faut toujours garder comme guide la cohérence dramatique. Par exemple quand Circé ou Vénus sont fâchées, on les encadre d'un répondant instrumental : des staccatos aux cordes et aux violes qui tressent un écho à cette colère. "Une des gageures du projet réside dans l'articulation des trois formations mobilisées : l'ensemble Clematis, le Ch£ur de chambre de Namur et la Cappella Mediterranea. " Plus de 50 musiciens sur scène, c'est rare pour le baroque. J'essaie de préserver l'identité de chaque formation tout en les invitant à fusionner. "Cette £uvre est fétiche pour le chef argentin, c'est grâce à elle qu'il a pu amorcer sa carrière en 2006, lors du Printemps baroque du Sablon. A 36 ans, le voyage de musicoloriste García-Alarcón commence à peine. Heureux qui comme Ulysse... PHILIPPE MARION