"On nous cache quelque chose, le rideau va se lever ", soupçonnait Bertolt Brecht. Aujourd'hui, certains tentent d'entrevoir ce qu'il dissimule.
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"On nous cache quelque chose, le rideau va se lever ", soupçonnait Bertolt Brecht. Aujourd'hui, certains tentent d'entrevoir ce qu'il dissimule.S'il la ramasse en peu de pages, le pamphlet sied néanmoins mal à l'exégèse d'une idéologie. Le dernier libelle de Philippe Labarde et Bernard Maris, Malheur aux vaincus. Ah, si les riches pouvaient rester entre riches (1), esquisse une analyse stimulante de la pensée néolibérale. Ne désignent-ils pas cette doctrine comme dangereuse ? Ne soutiennent-ils pas que le " totalitarisme économique " menace nos démocraties ? Pis: qu'il prélude aux massacres constitutifs de toutes les guerres civiles ? Cela méritait, on le voit, plus d'espace que celui d'une satire. Soit. Ah Dieu ! que la guerre économique est jolie !, La Bourse ou la vie, Lettre ouverte aux gourous de l'économie qui nous prennent pour des imbéciles : les deux compères n'en sont pas à leur coup d'essai. Ils ont fait la preuve d'une belle aptitude à la prémonition, annonçant, notamment, avant l'effondrement des valeurs technologiques, l'implosion de la " nouvelle économie ". Une raison d'évidence bien insuffisante pour prendre pour argent comptant leurs mises en garde contre le péril néolibéral : nul n'est prophète en son pays. Toutefois, Labarde et Maris ne sont pas les seuls à opérer un rapprochement entre l'exaltation de la concurrence et les systèmes totalitaires. Il suffit pour s'en convaincre de relire La Question humaine, de François Emmanuel (2). C'est que, en invoquant les lois spontanées de l'économie, les thuriféraires du capitalisme débridé rattachent sans hésiter le marché à la Nature et à ses phénomènes mus par une causalité mécanique. Ceci signifie que, contre de telles manifestations, l'homme est impuissant. Que, pas plus que nous ne pouvons nier la loi de la pesanteur, nous ne sommes en mesure de contrarier celle de l'offre et de la demande. Cette négation de notre capacité à poser des choix dérogatoires à l'ordre des choses n'est pas innocente : puisque la sélection naturelle est à l'oeuvre dans la Nature, elle fait de l'élimination des faibles une norme de la compétition économique. Côté entreprise, la sanction du marché ajuste vertueusement la production aux attentes des consommateurs. Mais, soutiennent Labarde et Maris, les entreprises consommant des travailleurs ont, elles aussi, en période de chômage, tendance à n'employer que les meilleurs d'entre eux. Dans les camps de concentration, les SS avaient compris que lorsque l'avenir devient incertain, l'inquiétude s'installe et que rien n'est plus propice à la passivité et à la soumission que la crainte de ce qui va advenir. La précarité, la flexibilité, la mobilité, suggèrent nos deux polémistes, n'ont pas d'autre raison que celle-là : favoriser la servilité des travailleurs, encourager l'abandon des moins productifs, permettre à la compétition de désigner librement les plus efficaces. D'où la volonté farouche des néolibéraux de démanteler ce qui entrave l'extension du darwinisme au marché du travail, leur acharnement à écarter les dispositifs qui déjouent les pratiques discriminatoires : droit du travail, sécurité sociale... Tout cela, bien sûr, sous le couvert d'un discours lénifiant qui présente le retour au risque quotidien comme une formidable opportunité offerte à chacun de sortir du lot. Le propos est fort ? Il va plus loin. Jusqu'à faire de chaque maillon, frêle ou robuste, du surhomme comme du sous-homme, un organisme programmé pour le fonctionnement sans heurt de la grande " fourmilière capitaliste ". Au diable l'individualisme : pour les penseurs du darwinisme social, écrivent Labarde et Maris, l'oeil rivé sur la société massifiée de l'Allemagne nazie, "la sélection naturelle menée à son terme doit aboutir à l'abolition des volontés au profit de la collectivité ". " Le retour de la pensée eugéniste, raciste et antihumaniste, concluent-ils, doit beaucoup au triomphe du libéralisme " ! Cette vision révulsera plus d'un. Elle n'est pourtant pas la plus extrême. En atteste - entre autres - l'essai baroque intitulé Ce qui arrive (3). Paul Virilio, penseur de la vitesse, spéculant avec brio sur ce qui relie la génétique et la télé-réalité, l'humanitaire et la Mafia, Ben Laden et les corps plastifiés de Gunther von Hagen... y fustige un progrès technoscientifique devenu suicidaire. " Philofolie " ? " Mieux vaut s'attendre au prévisible que d'être surpris par l'inattendu ", rétorquait André Isaac... (1) Albin Michel, 182 p. (2) Stock, 2000. (3) Galilée, 2002, 109 p.DE JEAN SLOOVER