Jacques Attali
...

Jacques AttaliUn bon joueur d'échecs joue plusieurs coups d'avance. Et aujourd'hui, il est vital d'anticiper les prochaines manifestations de l'actuelle crise financière et de trouver comment éviter qu'elle ne revienne, dans vingt ans, plus brutale. Mais il est plus important encore de se demander si cette crise ne révèle pas une incapacité de contrôler nos " tsunamis ", financiers ou autres, à commencer par le pire : un dérèglement massif et incontrôlable du climat, déclenchant une situation aussi instable et une panique du même genre qu'aujourd'hui. L'enjeu est encore plus grave : l'actuel tsunami financier peut, au pire, provoquer une récession majeure, alors qu'un tsunami climatique pourrait, au pire, détruire l'humanité. J'exagère ? Je ne crois pas. D'abord, les chiffres. La valeur de l'impact écologique des émissions en CO2 des pays du Nord a été évaluée à 3 000 milliards de dollars, soit plus que les pertes actuelles liées à la crise financière. Aujourd'hui, c'est encore gérable. Mais demain, cet impact ne va faire qu'augmenter, et avec lui le niveau des températures, des océans, des glaciers, des tempêtes. Si le dérèglement climatique s'accélérait aussi vite que s'est emballée la crise bancaire, des évolutions deviendraient, à partir d'un certain moment, irréversibles : des centaines de millions de gens seraient contraints de déménager. La température pourrait augmenter tellement qu'une très grande partie de la planète deviendrait invivable ; des phénomènes naturels entraîneraient des émissions massives de méthane, asphyxiant l'humanité. Il serait alors trop tard pour se lamenter de ne pas avoir écouté ceux qui ont prévenu et de ne pas avoir agi quand il était encore temps. Naturellement, cette hypothèse est extrême. Mais pas plus que ne l'était l'hypothèse d'une crise des subprimes conduisant à une perte de contrôle sur la totalité des produits dérivés et à l'arrêt total des crédits interbancaires, qui nous menace désormais. Dans les deux cas, nous nous trouvons devant une intelligence collective, l'économie de marché, une sorte de golem sans intention, sans but, capable de servir l'homme au mieux, mais aussi de tout détruire sur son passage, parce que rien de moral ne l'anime. Alors, comme tout golem, il est temps de le maîtriser avant qu'il ne nous échappe. j@attali.com