Entre le 15 et le 28 avril 1821, on reconnaît bien le Napoléon Bonaparte de toujours : celui qui fixe tout dans les moindres détails, sans rien laisser au hasard. Deux semaines durant, il oeuvra tous les jours à cette tâche en amendant le document d'un certain nombre de codicilles. Outre les dispositions pratiques, ses dernières volontés reflètent des considérations aussi éthiques qu'éminemment intimes. Il y est stipulé, entre autres, qu'une moitié de son domaine privé serait partagée entre ses anciens officiers et soldats, et la seconde entre les villes qui auraient souffert des invasions alliées en 1814 et 1815. Ce n'est qu'en 1854 que le gouvernement de Napoléon III se chargera d'exécuter ces volontés, à charge pour lui d'en supporter les frais car la fortune de l'empereur avait disparu depuis longtemps dans les poches du banquier Lafitte, chargé d'administrer ses biens. Et vraisemblablement aussi dans celle de Montholon, son exécuteur testamentaire.
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Entre le 15 et le 28 avril 1821, on reconnaît bien le Napoléon Bonaparte de toujours : celui qui fixe tout dans les moindres détails, sans rien laisser au hasard. Deux semaines durant, il oeuvra tous les jours à cette tâche en amendant le document d'un certain nombre de codicilles. Outre les dispositions pratiques, ses dernières volontés reflètent des considérations aussi éthiques qu'éminemment intimes. Il y est stipulé, entre autres, qu'une moitié de son domaine privé serait partagée entre ses anciens officiers et soldats, et la seconde entre les villes qui auraient souffert des invasions alliées en 1814 et 1815. Ce n'est qu'en 1854 que le gouvernement de Napoléon III se chargera d'exécuter ces volontés, à charge pour lui d'en supporter les frais car la fortune de l'empereur avait disparu depuis longtemps dans les poches du banquier Lafitte, chargé d'administrer ses biens. Et vraisemblablement aussi dans celle de Montholon, son exécuteur testamentaire.L'empereur lègue deux cent mille francs aux vétérans de sa Garde qui ont laissé un bras ou une jambe à Ligny ou Waterloo. Trois cent mille francs sont en outre alloués aux bataillons qui l'ont accompagné à l'île d'Elbe ou protégé dans sa tragique retraite de Waterloo. Ce qui est somme toute bien peu comparé aux legs attribués à ses derniers fidèles : Montholon, par exemple, aurait 667 282 francs - sans doute démultipliés par ses soins -, le général Bertrand hériterait de 542 697 francs et Marchand, son valet de chambre recevrait même 913 980 francs. Aussi inéquitablement soit-elle, la bravoure est tout de même récompensée !Napoléon n'eût pas été lui-même sans quelque bombe dissimulée dans le testament : il a prévu de léguer plusieurs dizaines de millions de francs qu'il ne possédait effectivement pas. Un capital dont l'empereur estimait que l'Etat français lui était redevable. D'emblée, il était clair que le nouveau gouvernement de Louis XVIII ne produirait jamais ces sommes, ne fût-ce qu'en raison des indemnités colossales versées aux alliés. A charge pour le roi de justifier le refus de rendre leur héritage aux légataires présumés. Une bonne façon pour Bonaparte de semer encore un peu le trouble après sa mort.Une autre petite phrase suscitera aussi énormément d'émotion et d'arguties diplomatiques : " Je désire que mes cendres reposent sur les bords de la Seine, au milieu de ce peuple français que j'ai tant aimé. " S'il s'agit indénia blement d'un voeu personnel, l'empereur devait forcément se douter que ce simple souhait soulèverait d'intenses débats politiques, ramenant d'emblée la question de son héritage moral au beau milieu de la scène publique. Il en irait effectivement ainsi et cette demande précise ne fut pas respectée en fin de compte. C'est seulement vingt ans après sa mort que les restes de l'empereur seront transférés à Paris, sous le dôme des Invalides, où ils reposent encore aujourd'hui.Enfin, le testament exprime aussi une inquiétude. " J'ai toujours eu à me louer de ma très chère épouse Marie-Louise ; je lui conserve jusqu'au dernier moment les plus tendres sentiments ; je la prie de veiller pour garantir mon fils des embûches qui environnent encore son enfance. Je recommande à mon fils de ne jamais oublier qu'il est né prince français, et de ne jamais se prêter à être un instrument entre les mains des triumvirs qui oppriment les peuples de l'Europe. " On comprend bien à ces paroles qu'au-delà de sa disparition physique, Napoléon craignait autant d'être moralement et philosophiquement séparé de sa progéniture.Le 18 avril 1821, à trois heures de l'aprèsmidi, quelques réflexions essentielles viennent encore enrichir le testament. Ces dernières volontés adressées à son fils - et héritier politique - sont parfaitement fidèles au caractère de l'homme d'Etat. Car on peut tout autant y lire l'ultime message d'un père à son enfant qu'un manifeste politique, extrêmement engagé et soupesé, à l'intention de la postérité - et donc aussi à notre génération. " Que le souvenir de ce que j'ai fait ne l'abandonne jamais ", lit-on. " Tous ses efforts doivent tendre à faire régner la paix. Qu'il cherche à reproduire mes guerres sans absolue nécessité et il ne vaudra guère mieux qu'un singe. Refaire mon ouvrage, ce serait supposer que je n'ai rien fait. L'achever au contraire, ce sera montrer la solidité des bases, expliquer tout le plan de l'édifice qui n'était qu'ébauché. On ne fait pas deux fois la même chose dans un siècle. J'ai été obligé de dompter l'Europe par les armes. Aujourd'hui, il faut la convaincre. [...] J'ai implanté en France et en Europe de nouvelles idées ; elles ne sauraient rétrograder. Que mon fils fasse éclore tout ce que j'ai semé. [...] Mon fils doit devenir le fer de lance des nouvelles idées et des causes que partout su faire triompher. Qu'il puisse dresser partout des institutions qui effaceront les traces de la féodalité, affermissent la dignité humaine et fassent pousser les germes du bien-être général après son oppression depuis des siècles. Qu'il fasse bénéficier toute la communauté de ce qui reste à ce jour le privilège d'une minorité d'hommes ; qu'il puisse unir l'Europe au sein d'une vraie fédération ; qu'il puisse répandre jusque dans les parties les plus reculées du monde, où règnent la barbarie et l'ignorance, les bienfaits de la civilisation chrétienne : qu'il fasse de tout ce qui précède le but de toutes ses pensées ; tout ceci constitue ce au nom de quoi je serai mort en martyr. "Napoléon instruit précisément son fils sur ce qu'il reste à accomplir pour lui et ceux de sa génération. Un gigantesque effort de modernisation attend l'Europe. Tous les motifs de haines réciproques doivent être éradiqués. Il faut se débarrasser de tous les préjugés. " Tout ce que vous lui direz, tout ce qu'il apprendra lui servira peu, s'il n'a pas au fond du coeur ce feu sacré, cet amour du bien qui seul fait faire les grandes choses... " Telles furent les dernières pensées profondes de Napoléon Bonaparte, dictées par le murmure d'un homme extrêmement malade mais toujours animé d'un souffle extraordinairement visionnaire, rivé sur l'avenir et le plus grand intérêt de tous.