"En France, on n'a pas de pétrole, mais on a des idées." Le vieux slogan des années 1970 garde toute son actualité, dans l'Hexagone comme en Belgique. Sauf que les idées semblent aujourd'hui cruellement manquer de souffle dès qu'il s'agit de les appliquer. Retraité récent du Centre national de la recherche scientifique (CNRS, Paris), ingénieur et docteur en économie appliquée, Benjamin Dessus est de ceux qui aiment nourrir les débats de société d'idées audacieuses et, parfois, à contre-courant des certitudes ambiantes. Scientifique engagé - il est l'un des auteurs de l'Appel de Bellevue, qui avait critiqué très tôt la non-ratification du protocole de Kyoto par les Etats-Unis), l'ingénieur est aussi spécialisé dans la prospective énergétique. Une espèce de futurologue, mais dont la boule de cristal n'est autre qu'une somme de courbes et de modèles issus des instituts les plus réputés. Le Vif/L'Express l'a rencontré, lors de la conférence inaugurale de la chaire Tractebel-Environnement (UCL) à Louvain-la-Neuve.
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"En France, on n'a pas de pétrole, mais on a des idées." Le vieux slogan des années 1970 garde toute son actualité, dans l'Hexagone comme en Belgique. Sauf que les idées semblent aujourd'hui cruellement manquer de souffle dès qu'il s'agit de les appliquer. Retraité récent du Centre national de la recherche scientifique (CNRS, Paris), ingénieur et docteur en économie appliquée, Benjamin Dessus est de ceux qui aiment nourrir les débats de société d'idées audacieuses et, parfois, à contre-courant des certitudes ambiantes. Scientifique engagé - il est l'un des auteurs de l'Appel de Bellevue, qui avait critiqué très tôt la non-ratification du protocole de Kyoto par les Etats-Unis), l'ingénieur est aussi spécialisé dans la prospective énergétique. Une espèce de futurologue, mais dont la boule de cristal n'est autre qu'une somme de courbes et de modèles issus des instituts les plus réputés. Le Vif/L'Express l'a rencontré, lors de la conférence inaugurale de la chaire Tractebel-Environnement (UCL) à Louvain-la-Neuve.Le Vif/L'Express: En Belgique comme ailleurs, l'éventuelle sortie du nucléaire se discute avec passion. Quelle est votre analyse?Benjamin Dessus: J'ai l'impression que, si on ne rationalise pas un peu ce débat, on se condamne à des fluctuations sans fin dans les décisions politiques, comme en Allemagne ou en Suède. Au gré des élections et des nouvelles majorités politiques sorties des urnes, on risque demain de détricoter sans cesse ce qu'on aura décidé la veille.N'est-ce pas le prix à payer dans une démocratie?Je suis le premier à penser qu'il manque un débat transparent renouvelé sur le nucléaire. Mais il faut d'abord analyser comment s'engage la discussion actuelle. En Europe, les défenseurs du nucléaire présentent cette filière comme une contribution majeure à la lutte contre l'effet de serre. L'argument est tout à fait recevable (le nucléaire ne produit pas de gaz à effet de serre), mais il est un peu court. Un autre courant estime que le nucléaire est, par nature, totalement inconciliable avec le développement durable. Même si on peut être en désaccord avec ses arguments (c'est-à-dire les problèmes des déchets, de la sécurité des centrales et de la prolifération), cette option recueille une vaste adhésion au sein de l'opinion publique.Le problème des déchets radioactifs n'est-il pas le talon d'Achille du nucléaire?Le lobby nucléaire affirme qu'il contrôle le problème. Mais une majorité de gens, qu'ils aient raison ou non de penser ainsi, n'en croient rien et n'en démordront pas de sitôt. Or on continue à produire de l'électricité à partir de l'atome, comme si de rien n'était. En France, aujourd'hui, on a, sur les bras, environ 100 tonnes de produits réellement dangereux. Sans changement, on sera déjà, en 2040, à 500 ou 600 tonnes, que l'on maintienne - ou pas - le retraitement. Cela ira vite! Accepterons-nous, si on relance le nucléaire au niveau mondial, de nous retrouver, dans quelques décennies, avec 1 000, 5 000 ou 10 000 tonnes dispersées en plusieurs endroits de la planète, sans avoir trouvé d'autres solutions que le stockage profond (pour 500 000 ans!) et avec l'opposition constante de l'opinion publique qui ne croit pas à la sécurité de ces enfouissements? Si oui, cela signifie que nous nous condamnons, aujourd'hui, à faire confiance aveuglément à la recherche et à la science. En régime démocratique, cela me semble difficile à admettre.Alors, comment s'en sortir?Je pars du principe que l'énergie nucléaire n'est peut-être pas condamnée, congénitalement, à demeurer incompatible avec le développement durable pour des siècles et des siècles. On peut adopter des mesures de prévention à court terme, afin d'éviter la constitution de stocks trop importants de déchets. Sans quoi, la situation sera celle du fait accompli, irréversible. Décidons d'une sorte de "Kyoto du déchet", c'est-à-dire d'un programme de réduction des déchets, avec objectifs chiffrés et distribution des efforts à accomplir par chacun. Exactement comme on l'a fait pour le dioxyde de carbone. Il me semble que, si on se présente devant l'opinion publique avec un tel plan, la discussion gagnera en crédibilité. A noter qu'il n'y a aucune raison, a priori, pour que les Etats du Sud, qui ne disposent pas du nucléaire mais pourraient revendiquer logiquement cette filière, ne participent pas à ces négociations.Mais cela risque de ne pas suffire...De fait. Il faut aussi définir les critères de ce que serait une filière énergétique compatible avec le développement durable. Pour le nucléaire, mais aussi pour le gaz, le pétrole, le charbon, etc. Après tout, chaque filière a ses atouts et ses inconvénients. Une fois ces critères définis, on tenterait de les respecter au plus près, comme on l'a fait, par exemple, en diminuant le soufre dans le charbon ou en obtenant des rendements plus intéressants avec des centrales au gaz. On démontre ainsi qu'on ne se laisse pas embarquer dans un processus irréversible, hors contrôle. Cela dit, au lieu de se disputer sur le nucléaire, on ferait mieux de s'intéresser à la sobriété énergétique et à la maîtrise de la demande d'énergie.Ah bon?Oui. Si on compare, pour les cinquante années à venir, les scénarios cumulés mondiaux à forte consommation énergétique et les scénarios "sobres" (ces derniers n'altèrent que très peu le niveau de vie), on s'aperçoit que la maîtrise de la demande d'énergie permet d'économiser presque 300 gigatonnes-équivalent pétrole (2), soit à peu près le double du potentiel des énergies renouvelables et de quatre à cinq fois plus que celui du nucléaire. C'est là qu'il faut agir prioritairement: en utilisant l'énergie d'une façon plus astucieuse, on peut reporter à 2060 ou à 2070 les sérieux problèmes environnementaux qu'on connaîtrait, sans cela, dès 2030 ou 2040, comme le réchauffement accéléré de la terre.Mais les programmes d'utilisation rationnelle de l'énergie n'intéressent pas le grand public...Eh non, et pour de multiples raisons. Les prix de l'énergie sont relativement bas. Les objectifs de ces programmes restent modestes. Ils ne vont certainement pas au bout de leur potentiel économique et ils sont remis en cause à la moindre pression des lobbys: producteurs d'énergie ou transporteurs routiers, par exemple. La mode du moins d'Etat, par ailleurs, rend aléatoire l'imposition de taxes dissuasives: voyez la saga de la taxe européenne sur le CO2. Les agences de maîtrise de l'énergie ( NDLR: comme, en Belgique, les guichets de l'énergie) manquent de visibilité et sont rarement attachées à des départements ministériels "forts", comme ceux de l'Economie ou du Budget. Elles sont donc peu visibles pour les citoyens. Peu de Français ou de Belges ont appris à décoder leur consommation d'électricité: "Mon congélateur consomme autant", "Ma machine à laver me coûte trop cher"... Bref, si la maîtrise de l'énergie est dans tous les discours, elle est loin de percer dans les faits. Même la Commission européenne, dans son Livre vert, la vante dans toutes les langues, mais, en réalité, propose des objectifs ridicules. Pour vous, on s'y prend mal, de surcroît...Oui, car on raisonne trop en termes d'outils et pas assez en termes d'infrastructures. Je m'explique: c'est très bien de mettre sur le marché des frigos, des lampes ou des automobiles dites "économiques". Mais les vraies économies d'énergie se font en matière d'urbanisme, d'habitat, de réseaux de communication, etc. Lorsqu'une erreur est commise dans de telles infrastructures (par exemple, des parcs industriels excentrés), on est parti pour cent ans de gaspillages énergétiques. Or le potentiel d'économies est considérable sur ce plan, surtout dans les pays en développement. Et ceci est loin d'être l'affaire des seuls spécialistes! En France, des initiatives comme la récente "conférence des citoyens", consacrée au thème du changement climatique, ont montré que des citoyens lambda étaient parfaitement capables de décrypter les enjeux de telles décisions politiques. Et même de faire des propositions très constructives pour renverser la vapeur.Et les énergies renouvelables?Ah, elles reviennent à la mode, c'est clair. Il en existe une dizaine de filières, à maturité ou en passe de l'être. Mais, là aussi, il faut dépasser le stade du "y'a qu'à", du genre "couvrons le Sahara de cellules photovoltaïques". D'abord, ces énergies ne sont pas installables n'importe où et elles ne produisent pas nécessairement de l'électricité en continu. Ensuite, contrairement aux idées reçues, leur potentiel est presque identique dans les pays du Nord et dans les pays en développement: de 800 à 900 mégatonnes-équivalent pétrole pour les premiers, près de 1 000 pour les seconds. Sauf que l'accès, dans les pays pauvres, est évidemment beaucoup plus difficile, faute d'industrie et de financement. Il est donc simpliste de dire au Sud: "Commencez les premiers". C'est à nous, au Nord, d'entamer le boulot. Puis d'aider au développement du Sud, en évitant la logique de l'assistance par de simples transferts de technologie.(1) Lire Le Vif/L'Express du 4 mai 2001. (2) Soit un milliard de "tonnes-équivalent pétroleEntretien: Philippe Lamotte