Le membre le plus affaibli du gouvernement français peut-il conduire une réforme présentée comme la plus importante du quinquennat de Nicolas Sarkozy ? Depuis que l'affaire Bettencourt s'est transformée en affaire Bettencourt-Woerth, depuis qu'un homme apparemment sans histoires est devenu le personnage principal d'un feuilleton qui ruine les efforts de Nicolas Sarkozy pour apparaître au côté du peuple face aux élites, la question s'impose. Y compris, bien sûr, à Nicolas Sarkozy. " Et il continue de s'interroger ", relève l'un de ses ministres, balayant la thèse officielle selon laquelle le pouvoir ferait bloc derrière Eric Woerth. " S'il ne s'occupait pas des retraites, il aurait déjà été remplacé ", avance un proche du chef de l'Etat.
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Le membre le plus affaibli du gouvernement français peut-il conduire une réforme présentée comme la plus importante du quinquennat de Nicolas Sarkozy ? Depuis que l'affaire Bettencourt s'est transformée en affaire Bettencourt-Woerth, depuis qu'un homme apparemment sans histoires est devenu le personnage principal d'un feuilleton qui ruine les efforts de Nicolas Sarkozy pour apparaître au côté du peuple face aux élites, la question s'impose. Y compris, bien sûr, à Nicolas Sarkozy. " Et il continue de s'interroger ", relève l'un de ses ministres, balayant la thèse officielle selon laquelle le pouvoir ferait bloc derrière Eric Woerth. " S'il ne s'occupait pas des retraites, il aurait déjà été remplacé ", avance un proche du chef de l'Etat. Le président est d'abord confronté à un problème d'opinion. Au moment de sa nomination au ministère du Travail, en mars 2010, Eric Woerth est un inconnu pour le grand public : selon le baromètre Ipsos- Le Point, 44 % des Français ne se prononcent pas sur lui. Quelques mois plus tôt, celui qui était encore ministre du Budget multipliait les émissions, histoire d'accroître sa notoriété. Mais il confiait : " Je peux me montrer dix heures à la télévision, je serai toujours discret. " Il ne pouvait imaginer la suite - qui marque son affaiblissement politique. La dernière vague Ipsos, réalisée les 20 et 21 août, solde les comptes : en cinq mois, si le nombre de personnes sans avis sur lui a chuté de 20 points, les jugements défavorables ont augmenté de 19 points ! L'image du technicien des finances a été balayée, Eric Woerth aujourd'hui clive l'opinion. Une partie des sympathisants UMP fait bloc (+ 6 points de jugements favorables, mais aussi + 12 d'avis défavorables) ; la gauche le cible (+ 18 points de défavorables). Si Nicolas Sarkozy a toujours été sensible au poids de l'opinion, il a pris pour habitude de résister à la pression judiciaire. Pour le moment, elle est reportée de quelques semaines : dès son retour de vacances, le président a été informé qu'Eric Woerth ne serait pas entendu dans l'immédiat par la justice. L'Elysée a obtenu l'assurance que l'autorisation de l'interroger ne serait pas demandée lors du Conseil des ministres du 1er septembre, qui précède le lancement du débat parlementaire sur les retraites. Le 21 juillet, la communication de la garde des Sceaux, Michèle Alliot-Marie, entraînant le feu vert du Conseil des ministres pour son audition par la police judiciaire, n'avait donné lieu à aucun commentaire. Ce jour-là, Eric Woerth était absent, retenu devant la commission des Affaires sociales de l'Assemblée nationale - en revanche, la scène se déroula sous les yeux de l'Allemand Wolfgang Schäuble, premier membre d'un gouvernement étranger assistant à un Conseil des ministres français. Aujourd'hui, les conseillers du président, s'ils savent possible une nouvelle audition du ministre, ne croient pas un instant, en revanche, à la menace d'une saisine de la Cour de justice de la République : " Cela va s'éteindre aussi vite que c'est apparu. " (Voir en page 77.) Autrement plus problématiques, aux yeux de Nicolas Sarkozy, sont les répercussions éventuelles que l'affaire aurait sur les rapports entre Eric Woerth et les syndicats - et les conséquences directes sur la réforme des retraites. Au commencement, ces derniers s'en sont tenus à une rigueur toute républicaine, s'interdisant le moindre commentaire. Pour eux, le ministre est le ministre et ils se font un devoir démocratique de ne pas choisir leurs interlocuteurs. D'ailleurs, si les représentants des salariés désapprouvent les projets du politique, ils apprécient le comportement de l'homme, direct et sans agressivité. Après les vacances, la météo change. Les syndicats ne se prononcent toujours pas sur le fond de l'affaire, mais reconnaissent que le ministre est fragilisé. Et que c'est un problème. " La réforme qu'[Eric Woerth] a à défendre [à] va être polluée par son statut de supposé mis en cause, objet de polémique sur tout un tas de sujets ", estimait Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT, le 27 août sur RTL. La centrale est persuadée, à tort ou a raison, que si le ministre n'a pas présenté, à la fin d'août, ses propositions pour améliorer la réforme (elles seront dévoilées après le 7 septembre), c'est qu'il avait la tête ailleurs. Un autre syndicaliste confirme ce sentiment de malaise : " Cet été, nous n'avons pas eu de contacts directs avec Eric Woerth, mais avec son directeur de cabinet, Sébastien Proto. Il faisait son boulot, sans enthousiasme toutefois, comme paralysé. "La suite des événements s'annonce au moins aussi délicate : " Notre contestation du projet risque d'être interprétée comme une agression contre le ministre ", redoute Eric Aubin, le M. " Retraites " de la CGT. " Les journalistes nous interrogent plus sur Woerth que sur la réforme, poursuit un autre responsable. Le soir, quand il s'endort, lui-même doit davantage penser à sa situation personnelle qu'aux retraites. "Les ennuis du messager vont-ils nuire au message ? Le danger est relatif. D'abord, depuis le début, cette réforme est pilotée par l'Elysée : tout est tranché par Nicolas Sarkozy après qu'il eut écouté - et le plus souvent entendu - les avis de son conseiller social, Raymond Soubie. Ensuite, la période qui s'ouvre est celle des parlementaires : ce sont eux que les syndicats tenteront de convaincre, plutôt que le ministre du Travail. Enfin, le rapport de force n'est pas trop défavorable à l'exécutif. Parce qu'il a déminé le terrain, parce que l'échiquier syndical est dominé par une alliance CGT-CFDT, unies dans leur volonté de ne pas mettre du sel sur les plaies. Les uns et les autres savent que les salariés seront très nombreux à défiler le 7 septembre, mais pas forcément disposés à s'engager dans un conflit dur contre cette réforme qu'ils n'aiment certes pas et à laquelle ils semblent pourtant résignés. D'autant que c'est une guerre éclair qui s'annonce : le débat s'ouvre le 7 septembre à l'Assemblée nationale, le texte devrait être voté en première lecture le 15 ou le 16. A Force ouvrière, Bernard Devy estime toutefois que les salariés prennent peu à peu conscience de la brutalité du projet : sa montée en charge s'étale sur cinq ans seulement, de 2011 à 2016. De quoi les inquiéter et les faire réagir violemment. Il rappelle le cas du CPE (contrat première embauche), en 2006 : la loi avait été votée, puis sa promulgation suspendue, donnant naissance à un néologisme, la " susmulgation ". Il n'est pas sûr que cette histoire se répète : le CPE fut présenté sous forme d'un amendement imposé par le gouvernement Villepin dans un projet de loi sur l'égalité des chances ; cette fois, le texte sur les retraites aura suivi un cursus législatif normal. Les syndicats reconnaissent que, sauf événement imprévisible, ils ne pourront pas s'opposer à à la volonté des représentants de la nation. La victoire sauverait-elle Eric Woerth ? La plupart des membres du gouvernement sont persuadés du contraire : rares sont ceux qui le voient encore ministre au-delà de l'automne. " Ce n'est plus le même homme ", observe un membre du gouvernement qui l'a retrouvé lors du Conseil des ministres de rentrée, le 25 août. " Alors, si je réussis ce dossier, je dois partir ? rétorque le ministre du Travail. Je dois bien être le seul à ne pas penser au remaniement ! " A l'Elysée, certains assurent croire à son rebond. " Une fois le projet adopté, il peut de nouveau être en course pour Matignon : cela signifiera qu'il s'en est sorti par le haut ", affirme un conseiller. De là à l'imaginer comme chef de gouvernement d'un président en campagne, il y a un risque que Nicolas Sarkozy évaluera deux fois plutôt qu'une.Corinne Lhaïk et Éric Mandonnetpour les syndicats, il est fragilisé et c'est un problème " Alors, si je réussis ce dossier, je dois partir ? " rétorque le ministre