Le Vif/L'Express : " Je voulais laisser une trace. " Laquelle laissez-vous à travers ce livre ? Est-ce une forme de transmission à l'attention des enfants du " Maroc de demain " ?

Moulay Hicham : Absolument. Il y a tant de gens ou de militants qui étaient les dépositaires de l'histoire de ce pays, or ils n'ont pas eu le temps, le courage ou la volonté de l'inscrire. Après mon opération au coeur, je me suis senti mortel, alors il me semblait nécessaire de le faire. J'estime que plus qu'un legs, il s'agit d'une mission nationale.
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Moulay Hicham : Absolument. Il y a tant de gens ou de militants qui étaient les dépositaires de l'histoire de ce pays, or ils n'ont pas eu le temps, le courage ou la volonté de l'inscrire. Après mon opération au coeur, je me suis senti mortel, alors il me semblait nécessaire de le faire. J'estime que plus qu'un legs, il s'agit d'une mission nationale. Le jour où mon oncle, le roi Hassan II, m'a offert un happy birthday interprété par la Garde royale de Buckingham, en tournée au Maroc. Malgré des années intenses et difficiles, ma jeunesse a été aussi heureuse que privilégiée. Mais petit à petit, j'ai réalisé qu'elle allait dépasser le rôle symbolique du prince. C'est à la mort de mon père que le fardeau m'est tombé dessus. Hassan II a toujours été mon tuteur, mais là, il n'y avait plus de tampon entre lui et moi. J'ai perdu mon innocence... Difficile de séparer le roi de l'oncle. Ce n'est qu'à la fin de sa vie, quand il n'y avait plus d'enjeu entre nous, que nous avons pu construire une nouvelle relation. J'étais alors indépendant, puisqu'émancipé de la politique et du système protocolaire. Hassan II, se sachant mourant, s'est mis à me traiter en homme. C'était sa manière de solder des comptes avant de mourir. Ce livre n'est pas une lamentation, c'est une célébration de la difficulté. J'ai souffert mentalement parce que je voulais m'affranchir. J'ai souffert émotionnellement parce que j'ai été séparé des miens. Mais j'ai gagné intellectuellement à travers mon indépendance d'esprit. Dans ce livre, il n'y a pas de secrets, il y a des révélations. En dévoilant des secrets, j'aurais pu nuire fondamentalement aux intérêts de la nation. Ce n'est pas le cas. Je déconstruis le système... Le Makhzen a toujours existé. Au début, privé des moyens considérables de l'Etat-nation, il était obligé de vivre sur le consensus et les équilibres entre différents groupes sociaux. Puis, arrive le colonialisme qui crée une capitale, des moyens de violences, de communication, homogénéise le pays et met tous ses atouts dans les mains du Makhzen. Ainsi se fait la jonction entre le despotisme oriental et l'absolutisme européen. C'est la machine à broyer parfaite. Auparavant, le système était tyrannique. Mais il n'était pas absolutiste. La tyrannie utilise la violence. L'absolutisme codifie la violence et donne une légitimité à la coercition. C'est l'histoire de toutes les monarchies arabes. Il est reproduit différemment par les trois rois. Mohammed V, prudent et ouvert, tente de le maintenir. Mais il reste au-dessus de la mêlée grâce à son aura morale. Hassan II le perfectionne avec une claire préférence pour la monarchie absolue. Les attaques, la légitimité qu'on lui conteste, la collusion avec les militaires et le Mouvement national le rendent extrêmement violent. Notamment à la suite des deux coups d'Etat de 1971 et 1972. Ce n'est qu'au soir de sa vie, début 1990, qu'il commence à opérer une ouverture contrôlée. Je ne l'en croyais pas capable. Cela fait de lui un grand monsieur. Il a sa part de gloire et sa part de nuit. Non. Je dis que Hassan II pose les paramètres et que Mohammed VI utilise le langage mais il ne va pas au bout de sa logique. Oui, c'était diviser pour régner. Le fait d'un homme machiavélique à tous points de vue. Un personnage shakespearien, le roi Lear... Ouvrir le système est très compliqué, parce qu'il faut le comprendre pour trouver un autre équilibre. C'est un exercice périlleux... Avec le printemps arabe, certains, au pouvoir, ont perçu le danger, mais il suffit que la contestation décroisse pour revenir aux anciennes pratiques. Une séquence historique s'est fermée au Maroc avec Hassan II... dans l'esprit des gens, pas dans les faits. Or l'alternative tarde à émerger. Le risque ? Tout peut surgir en cette période incertaine, y compris des " monstres ". C'est la contradiction du Maroc. Le système est à bout de souffle. Mais l'ouverture est périlleuse. Je crois moins à une sortie vers le haut qu'à une solution venant du bas. Mais j'ignore quelle forme elle va prendre. On ne sait pas comment les forces vont interagir. J'espère seulement que les jeunes vont apprendre de leurs erreurs du 20 février (NDLR : mouvement de contestation du 20 février 2011 dans la foulée des révolutions en Tunisie et en Egypte). Ils se sont comportés comme des militants mais sans vouloir se structurer. Par conséquent, au-delà de l'éruption, ils n'ont pas pu donner à leur mouvement une valeur pédagogique et toucher d'autres secteurs de la société qui étaient effrayés. Beaucoup savent un changement nécessaire. Mais ils en ont peur. Le consensus autour de la monarchie s'explique parce qu'elle est le marqueur identitaire de leur culture et de leur société. Mais c'est aussi, à leurs yeux, un garant contre une aventure. Paradoxalement, c'est cette conviction que la monarchie interprète comme un blanc-seing. Le Maroc a besoin de clarté. Pas de plus de confusion. C'est pour cela que j'ai toujours soutenu (le mouvement) mais je me suis interdit de m'immiscer en première ligne. Et la frontière est difficile. L'exemple qui traumatise le plus les Marocains, c'est l'Egypte et l'Algérie. La Libye n'a pas d'institutions. La Syrie et le Yémen sont fracturés par des clivages identitaires. C'est un processus historique à l'image de la révolution française. Je vois une longue période de spasmes porteurs d'éclosions positives et de régressions. Dans ce contexte, la Tunisie est un cancer pour les systèmes autoritaires. Nous avons des élites complètement assujetties. Les bases des partis sont saines et peuvent connaître un renouveau. C'est l'effet de quarante ans de jeux politiques : votre volonté est émoussée. Vous avez tellement intériorisé la défaite que vous ne pouvez pas relever la tête. C'est la porte ouverte à des explosions. Mais l'islamisme, c'est autre chose. Nous étions dans une phase de salafisme (NDLR : au moment des attentats de Casablanca en 2003). Aujourd'hui, l'islamisme est différent. Les Marocains sont attachés à l'islam mais ils réclament un certain pluralisme. Primo, leur passivité politique. Secundo, leur grande sagesse qui leur permet de lire entre les lignes. Si la monarchie est amenée à perdurer, ils la construiront à leur image, en y apportant leur spécificité. Les Marocains ont besoin de bâtir leur avenir. Il ne s'agit pas de romantisme, mais d'Histoire. Dans les pays musulmans, j'aime sentir l'odeur des brochettes, entendre le chant des muezzins, dire " salam aleikoum " et porter mon chapelet dans la poche. Je suis américanisé, mais je me perçois comme un citoyen du monde. Certes, je ne fais pas de politique, mais ce livre l'est par excellence, d'autant que ce travail de réflexion s'inscrit dans un moment éminemment historique. J'aurais pu participer à des manifestations ou signer des pétitions, mais j'ai pris la décision de comprendre les moments cruciaux de l'histoire de mon pays. Est-ce que je me mets en danger ? Sans aucun doute ! Je ne me fais pas d'illusion : on m'attend à coups de campagnes médiatiques, visant à me vilipender et à me diaboliser. Cela ne m'intimide pas. J'aurais eu nettement plus peur si le livre était sorti sous Hassan II. Cet animal politique m'aurait donné une accolade en m'asphyxiant sur la graisse de son armure. Je m'interdis d'être prophète ; j'analyse un système à bout de souffle. L'équation est complexe car, d'une part, on est face à une région possédant des ressources et des moyens sécuritaires, et d'autre part, les classes moyennes annoncent un changement et des problèmes sociaux. Il avait un souhait, pas nécessairement une volonté. Un jour, j'écrirai un livre uniquement sur cela. Entre le capitaine d'industrie et le roi prédateur, la réalité est ailleurs. Elle est dans ce processus qui soutire à tous les niveaux et qui entraîne un manque à gagner pour le pays et la population. Cela explique l'absence de décollage économique et l'accroissement des problèmes sociaux. Ce système néo-patrimonial, pour soumettre les gens, vit sur la bête. Il scie ainsi la branche sur laquelle il est assis. C'est la contradiction même du système, son talon d'Achille. Oui, le Maroc connaît certes une petite croissance. Mais comme la redistribution est totalement biaisée, elle ne signifie rien puisque le modèle de développement a échoué. Rien. J'ai dit ce que j'avais à dire il y a quinze ans. Et je suis parti. Je ne compte pas revenir. Si j'ai un rôle à jouer dans l'avenir du Maroc, ce n'est pas à l'intérieur de la monarchie. Etre troisième dans l'ordre de succession du trône est aléatoire, tant c'est dû à la biologie, même si cette aberration statistique est assez atypique. J'aime ma famille, elle incarne mon sang, mais pas mon chez moi. Journal d'un prince banni - Le Maroc de demain, par Moulay Hisham El Alaoui, éd. Grasset, 365 p. Propos recueillis par Gérald Papy et Kerenn Elkaïm, à Paris" Ce système néo-patrimonial, pour soumettre les gens, vit sur la bête " " Les Marocains sont attachés à l'islam. Mais ils réclament un certain pluralisme "