Avez-vous une idée du nombre de contrats d'édition que vous avez signés ?

Je dirais plus de 5 000.
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Je dirais plus de 5 000. Après trente ans à la tête de cette maison, j'ai pensé qu'il était sage de passer la main. A 70 ans, on manque parfois d'un peu de souffle pour hanter les cocktails et courir les salons. Avec Arnaud Nourry, PDG d'Hachette Livre, nous avons estimé qu'Olivier Nora, déjà PDG de Grasset, réunissait toutes les qualités qui lui permettraient de diriger cette maison à l'éventail éditorial très large, allant de l'histoire à la musicologie, du roman français aux documents d'actualité, de la fiction étrangère aux biographies littéraires. Adossées l'une à l'autre, les deux maisons, Fayard et Grasset, pourront constituer, dans le respect de leur identité, un pôle de littérature générale puissant. Je reste administrateur de Fayard et conseiller auprès d'Arnaud Nourry. Pendant une période de transition, dont la durée peut être variable, je continuerai à suivre une trentaine d'auteurs avec qui je travaille depuis de longues années, parmi lesquels, entre autres, Hélène Carrère d'Encausse, Jacques Attali, Elisabeth et Robert Badinter, Erik Orsenna, Max Gallo, Ismail Kadaré et, bien sûr, Alexandre Soljenitsyne (j'ai eu l'occasion de me concerter à ce sujet avec sa veuve, Natalia). Comme l'a souligné Arnaud Nourry, si Pierre Péan le souhaite, il continuera à publier chez Fayard. Je ne vois aucune incompatibilité avec le fait que Bernard-Henri Lévy ou Alain Minc s'expriment sous le label GrassetàJ'avais envoyé un texte au Seuil, à l'écrivain et directeur de collection Jean Cayrol. Il m'a encouragé et j'ai écrit un pamphlet intitulé Le Plat du jour. Il l'a publié dans sa collection Ecrire en 1959. J'ai également réalisé avec lui un long-métrage, Le Coup de grâce. Puis Paul Flamand, patron du Seuil, m'a proposé de diriger cette collection. J'ai sauté le pas. L'un des premiers manuscrits que j'ai reçus, via Jean Cau, s'intitulait La Place de l'Etoile. Il m'a immédiatement séduit. J'ai pris rendez-vous avec son auteur, un certain Patrick Modiano, qui n'avait encore jamais rien publié. Nous avons signé un contrat pour ce roman et une option sur les suivants. Quelques jours plus tard, il revient me voir, penaud, et me dit : " En fait, je suis mineur et n'avais pas le droit de signer ce contrat. Entre-temps, ma mère a conclu pour moi avec Gallimard. Je suis désoléà " Je l'étais sans doute encore davantage ! Lorsque j'ai reçu ce manuscrit en langue espagnole, il n'avait pas encore été publié en Argentine. Il m'a enthousiasmé et le Seuil en a acquis les droits pour une avance modique de 5 000 francs français. J'ai proposé à mon épouse, Carmen, qui est d'origine cubaine, de le traduire avec moi. La première année, il ne s'en est vendu que 3 000 exemplaires. A peine plus l'année suivante. Puis il a décollé (on doit aujourd'hui en être à près d'un million d'exemplaires). Dans notre élan, Carmen et moi nous étions déjà mis à la traduction du suivant, L'Automne du patriarche. Mais, cette fois, l'agente espagnole de Garcia Marquez en demanda 100 000 dollars ! C'était une bien grosse somme pour le Seuil. Le patron de Grasset de l'époque, Jean-Claude Fasquelle, avait une résidence secondaire en Catalogne, où il voisinait avec l'agente de Marquez. Il a obtenu les droits. Un de mes torts est assurément de n'avoir pas possédé de maison à Cadaqués. Sans doute L'Archipel du Goulag. En janvier 1968, j'avais créé une collection appelée Combats, dans laquelle j'avais publié Les Droits de l'écrivain, un recueil de textes d'Alexandre Soljenitsyne. En octobre 1973, à la Foire des éditeurs, à Francfort, on me demande de prendre contact avec un avocat de Zurich, Me Heeb. Celui-ci me confie : " Vous allez bientôt recevoir de l'écrivain russe un volumineux manuscrit intitulé L'Archipel du Goulag. " On le met immédiatement en traduction. En décembre, un exemplaire du manuscrit est saisi par le KGB à Moscou, chez une femme qui sera retrouvée pendue le lendemain. Soljenitsyne nous fait passer le message : " Appuyez sur le bouton atomique ! Publiez ! " En mai, le premier volume sortait en France avec un premier tirage de 550 000 exemplaires et le retentissement que l'on sait. Lorsqu'il a été banni d'URSS, il s'est installé un temps à Zurich. Là, il a découvert, effaré, la manière déplorable dont son £uvre avait été éditée en Occident : éditions pirates, trois versions d'un même texte publiées dans un même pays, Le Premier Cercle traduit en français de l'américain, et non du russe, etc. Effondré, il nous a annoncé sa décision d'arrêter d'écrire. Paul Flamand et moi l'avons alors rencontré à Zurich avec son éditeur russe, Nikita Struve. Nous lui avons proposé de mettre de l'ordre dans ses affaires. Nous avons créé à cette fin une petite structure, au Seuil ; j'y ai passé tous mes week-ends pendant deux ans. Lorsque je suis arrivé chez Fayard, Soljenitsyne a bien voulu m'y suivre. C'est dans cette maison qu'est désormais géré l'ensemble de son £uvre pour le monde entier, sauf la Russie. Dans les années 1980, je suis allé plusieurs fois à Tirana du temps de la dictature pour bien montrer que nous étions vigilants quant à l'intégrité physique de Kadaré. Mais nous étions suivis et écoutés partout. Alors nous sommes allés à Durrës, sur l'Adriatique, où nous nous sommes baignés, Ismail et moi. Une fois dans la mer, nous étions sûrs qu'il n'y aurait pas de micros ! Nous avons pu planifier ainsi son départ. Je suis rentré en France avec sa fille cadette et neuf valises d'archives. Etrangement, c'est non pas à la douane albanaise, mais à Roissy que nous avons eu quelques problèmes ! J'ai ensuite officiellement invité Kadaré en France. Et il y est resté. Fayard a même édité ses £uvres complètes en albanais. En septembre 1980, à son retour de Latché, Mitterrand m'avait confié le manuscrit de son livre programme, Ici et maintenant, en me disant : " On va attendre que Rocard se déclare pour le publierà " En octobre, après la candidature de Rocard, je vais le voir et il me dit : " On le sort. Mais il n'est pas question que des extraits soient publiés dans Le Nouvel Observateur, puisqu'ils ont soutenu Rocard. Publions-les plutôt dans L'Express. Mais, pour ne pas me mettre mal, avant les élections, avec l'équipe de L'Observateur, je leur dirai que c'est votre décision à vousà " A la même époque, je suis convoqué à l'Elysée. Le président, Giscard d'Estaing, avait déjà publié chez Fayard Démocratie française. Il voulait lui aussi sortir un livre bilan avant les élections ! Ce serait L'Etat de la France. Il m'a été ainsi loisible de faire mon " sondage " avant le 10 mai 1981 : le livre de Mitterrand a atteint les 100 000 exemplaires, celui de Giscard d'Estaing dans les 30 000àÇa a été une aventure éditoriale exceptionnelle, car il s'agissait tout de même d'un livre sur le président en place, et il n'était pas question de commettre le moindre faux pas. Pierre Péan est un grand professionnel et je l'édite depuis longtemps. Lorsque Affaires africaines est sorti au début des années 1980, j'ai reçu un coup de téléphone d'un ministre en vue du Gabon : " A combien avez-vous tiré l'ouvrage ? " me demande-t-il. Je le lui précise. " J'achète tout le tirage ! ", me lance-t-il. " D'accord. Je réimprime tout de suite ! " Ça a mis fin à notre conversation. Pas du tout. Il n'est jamais intervenu dans notre programme éditorial. Et je lui ai toujours dit de me faire porter l'entière responsabilité des publications " sensibles " éditées par Fayard. L'actionnaire doit être protégé par sa non-implication dans les choix de l'éditeur. Dès que nous avons reçu les premiers exemplaires de La Face cachée du Monde, je lui en ai fait porter un à la clinique où il venait de subir une opération. Cela n'a pas dû lui déplaire, puisqu'il en a réclamé dix autres pour les distribuer aux médecins et aux infirmières qui l'entouraient. A sa sortie de l'hôpital, j'ai eu avec lui un long entretien dans son bureau. Son téléphone n'arrêtait pas de sonner : " Monsieur Lagardère, Bernard-Henri Lévy pour vousà " , puis : " M. Colombani au téléphoneà ". Je dois ajouter qu'après sa mort, son fils, Arnaud, n'a jamais exercé non plus la moindre pression sur nos choix éditoriaux. Incontestablement. Nous ne pourrions pas publier l'intégrale du journal de Kierkegaard, la Correspondance de Rimbaud ou les 20 volumes de l'£uvre de Walter Benjamin sans de tels succès. Ce fonds-là est à mes yeux indispensable, mais pèse dans les bilans comptables. Toute la difficulté est de trouver le juste équilibre, ce que, dans le métier, on appelle la " péréquation "àLorsque j'en suis directement victime, cela me met en rage. Tel fut le cas avec La Possibilité d'une île, de Michel Houellebecq, en 2005. Je trouve certaines man£uvres plutôt répugnantes. Mais quand je ne suis pas concerné, j'observe plutôt cela avec un sourire goguenardàMais je l'ai eu parce qu'il était publié par Grasset ! Je ne l'aurais jamais obtenu s'il avait par exemple été édité par Fayard. Encore ai-je su qu'à l'époque certains " jurés Grasset " n'avaient pas forcément voté pour moiàCe n'est pas dans mes intentions. Les Mémoires sont trop souvent des reconstructions destinées à faire passer pour volontaire ce que la chance nous a prodiguéà Mais j'aimerais assurément revenir à l'écriture sous une forme ou une autre. Propos recueillis par jérôme dupuis photos : thierry duDoit pour le vif/l'express