En 1984, la découverte, par les lecteurs de Spirou, des premiers récits courts de S.O.S. Bonheur fut un choc, pour beaucoup inoubliable. D'abord parce que la bande dessinée franco-belge n'avait alors pas l'habitude, du tout, de se frotter au genre de la dystopie et du thriller d'anticipation. Ensuite parce que la forme (des histoires complètes indépendantes suivies par un " vrai " récit long, regroupant tous les protagonistes) était alors d'une rare modernité. Enfin parce que ses auteurs Griffo et Van Hamme y faisaient mouche à chaque page en imaginant un futur proche à peine exagéré, mais devenu cauchemardesque dans sa quête du bonheur obligatoire et du bien-être régulé : contrôle des naissances, police médicale, vacances obligatoires pour tout le monde, carte universelle remplaçant toutes les autres cartes d'identité ou de paiement, et permettant surtout une surveillance constante des individus...
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En 1984, la découverte, par les lecteurs de Spirou, des premiers récits courts de S.O.S. Bonheur fut un choc, pour beaucoup inoubliable. D'abord parce que la bande dessinée franco-belge n'avait alors pas l'habitude, du tout, de se frotter au genre de la dystopie et du thriller d'anticipation. Ensuite parce que la forme (des histoires complètes indépendantes suivies par un " vrai " récit long, regroupant tous les protagonistes) était alors d'une rare modernité. Enfin parce que ses auteurs Griffo et Van Hamme y faisaient mouche à chaque page en imaginant un futur proche à peine exagéré, mais devenu cauchemardesque dans sa quête du bonheur obligatoire et du bien-être régulé : contrôle des naissances, police médicale, vacances obligatoires pour tout le monde, carte universelle remplaçant toutes les autres cartes d'identité ou de paiement, et permettant surtout une surveillance constante des individus... Trente ans plus tard, à l'ère du big data, cette oeuvre majeure du scénariste Jean Van Hamme n'a rien perdu de sa pertinence ni de sa justesse ! Mais il était peut-être effectivement temps de se reposer la question : nos craintes pour l'avenir ont-elles changé ? D'évidence, oui : si Jean Van Hamme imaginait la dérive de nos démocraties essentiellement sous le prisme de l'économie, de l'informatisation galopante des données et de la crainte de Big Brother, son successeur Stephen Desberg voit plutôt les pires menaces venir de nos actuelles crispations socio-culturelles : dans S.O.S. Bonheur. Saison 2, le divorce est devenu illégal, la préférence nationale est devenue la norme, la sécurité est entièrement privatisée. " Je me suis surtout basé sur une question ", commente le scénariste de ce grand retour. " Et si le monde qui venait était celui d'Eric Zemmour ? Un monde dans lequel le retour en arrière est un vrai mode de pensée, et où les théories de l'extrême droite française, entre autres, sont devenues réalité. Eh oui, ça fait peur ! " " L'envie d'entamer un nouveau cycle de S.O.S. Bonheur, qui tient du concept plus que de la série, venait d'abord du dessinateur Griffo, avec qui je travaille depuis longtemps ", confie Desberg. " J'en ai parlé quelques fois avec Jean Van Hamme, qui s'éloigne désormais de la BD mais qui m'a pour ainsi dire adoubé, puisqu'il préface ce nouvel album. Le matériau, lui, est venu rapidement : je suis sensible depuis longtemps aux questions de société, aux problèmes liés au racisme, à l'intolérance, et aux tiraillements qui peuvent exister entre liberté individuelle et bonheur collectif. L'intérêt de l'individu surpasse-t-il celui de la société dans son ensemble, ou est-ce le contraire ? Ce sont des questions passionnantes, que je pouvais manier avec une approche là aussi très différente des habitudes et qu'imposait Jean dans sa première trilogie : on ne prend pas pour personnages des héros au-dessus du commun des mortels, mais au contraire des gens simples confrontés à des problèmes devenus, eux, extraordinaires. " Des problèmes que Stephen Desberg imagine, pour l'avenir, autour de deux axes principaux. D'une part l'utopie galopante et fascisante d'un retour en arrière - " Cette idée du "c'était mieux avant" qui a en partie fait élire Trump, et qui explique pourquoi la technologie, les smartphones, les réseaux sociaux sont très absents, volontairement, de nos récits " - et cette crainte, aussi irrationnelle qu'inutile, de la multiculturalité. " C'est pourtant le sens de l'histoire, et elle est là pour rester, souligne le scénariste. J'en sais quelque chose : mon père est américain, ma femme est africaine, mes enfants sont métis... En un sens, les crispations actuelles sont la preuve de la faiblesse des adversaires de la multiculturalité, et du fait qu'elle est inéluctable. Encore faut-il ne pas laisser n'importe qui s'emparer du pouvoir, et ne pas affaiblir nos démocraties plus qu'elles ne le sont déjà. J'essaie de montrer ici ce que notre monde risque de devenir si nous continuons à croire que nous pouvons détester la politique et nier les politiciens : ce serait bien pire ! "