Le Forum social mondial de Porto Alegre a rassemblé trois fois plus de participants qu'en 2001. Les ONG, les syndicats et les mouvements sociaux de 131 pays ont envoyé au Brésil plus de 50 000 délégués. Sans compter les milliers de personnes venues à titre personnel. Un phénomène d'une telle ampleur, relayé par 3 000 journalistes et les réseaux numériques, signe un renouveau décisif du militantisme : les foules de Porto Alegre ne sont que la pointe émergée d'un iceberg planétaire, lequel n'est lui-même que la partie visible d'un air du temps en rupture de néolibéralisme. Divine surprise pour les uns, mauvaise nouvelle pour les autres, cette renaissance semble toutefois avoir été inattendue pour beaucoup.
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Le Forum social mondial de Porto Alegre a rassemblé trois fois plus de participants qu'en 2001. Les ONG, les syndicats et les mouvements sociaux de 131 pays ont envoyé au Brésil plus de 50 000 délégués. Sans compter les milliers de personnes venues à titre personnel. Un phénomène d'une telle ampleur, relayé par 3 000 journalistes et les réseaux numériques, signe un renouveau décisif du militantisme : les foules de Porto Alegre ne sont que la pointe émergée d'un iceberg planétaire, lequel n'est lui-même que la partie visible d'un air du temps en rupture de néolibéralisme. Divine surprise pour les uns, mauvaise nouvelle pour les autres, cette renaissance semble toutefois avoir été inattendue pour beaucoup.Un colloque organisé en 1998 par le Centre d'histoire et de sociologie des gauches de l'ULB pointait bien la pérennité du désir de s'agiter pour changer le monde (1). Il notait de même la diversité des causes - plus sociales et humanitaires aujourd'hui que strictement politiques - au service desquelles ceux-là mettaient leur énergie et leur disponibilité. Certes, il avait été constaté que la radicalité rénovée qui s'esquissait alors était souvent le fait de jeunes sans complexe vis-à-vis des anciens. Mais le modèle de référence demeurait néanmoins la figure du militant ouvrier. La militance antiraciste, qui se cristallise autour des droits de l'homme, de l'environnement ou du tiers-monde, disaient les intervenants, sont souvent le fait de déçus de l'action politique. Quant au néo-militantisme, ils l'appréhendaient au travers du mouvement blanc, négligeant les internautes protestataires. Moins de quatre ans plus tard, les dispositifs contestataires organisés en réseaux sont pourtant devenus la colonne vertébrale du nouveau militantisme. Parce que, comme l'observe Fabien Granjon (2), l'imaginaire de la télématique et celui du néo-militantisme ont en commun un même désir de participation et un même projet d'auto-organisation. Mais, aussi, parce que soutenir des causes, des revendications ou des projets inédits situés hors du conflit ancestral entre le capital et le travail est une entreprise qui exige souvent le maillage dans l'urgence d'une nébuleuse de bonnes volontés éparses. Et seules les technologies de l'information et de la communication le permettent. Mais si, sous cet angle, Internet se présente comme la traduction technique de la rébellion à géométrie variable que nourrit sa flexibilité, la Toile n'épuise pas pour autant l'originalité de la nouvelle opposition radicale qui advient au monde. Celle-ci présente en effet bien d'autres traits spécifiques (3) : une parfaite maîtrise des médias, l'absence de référence à une doctrine unique et intangible, l'inexistence d'une hiérarchie centralisée imposant des mots d'ordre, un champ d'action qui, débordant l'entreprise, embrasse la Cité tout entière jusque dans ses strates intimes, une volonté farouche de changer la société de l'intérieur, sans prise du pouvoir, et, enfin, le refus délibéré d'une alternative globale à l'ultralibéralisme économique. " L'émergence d'une nouvelle subjectivité anticapitaliste, la multiplication de groupes militants et d'expériences alternatives aux formes de vie que nous propose le capitalisme ne se réalisent pas malgré l'absence de modèle, mais, précisément, grâce à elle ", écrit à ce propos Miguel Benasayag, théoricien de l'activisme protestataire (4). Pour comprendre pleinement l'éruption du néo-militantisme, sans doute faudrait-il cependant en remonter le cours plus loin encore. Et mettre au clair les catégories culturelles inconnues dans lesquelles il plonge ses racines. Faire, en somme, la sociologie politique de ce prolétariat de la " nouvelle économie " entr'aperçu à Gênes par le philosophe italien Toni Negri (5) : " Il n'y a plus d'avant-garde mais des multitudes sur les barricades, il n'y a pas des Black Bock exaltés, mais des travailleurs précaires, mobiles, flexibles, pauvres, intelligents, aléatoires, radicaux. Femmes et adolescents. "(1) José Gotovich et Anne Morelli, Militantisme et militants, EVO. (2) L'Internet militant ù Mouvement social et usage des réseaux télématiques, éd.Apogée. (3) Daniel Labbé et Hubert Landier, L'Entreprise face au nouveau radicalisme syndical, éd.Liaisons. (4) Du contre-pouvoir, éd. La Découverte. (5) Ainsi commença la chute de l'Empire, revue Multitudes, n° 7, décembre 2001. de Jean Sloover