Dans son dos, de grands muscles plats s'envolent, tels des ailes de papillon. Ses os saillants sont propres, blancs, nets : on dirait ceux d'un poulet succulent, après sucement par des gourmands. Entrouverte, sa bouche montre une langue un peu jaune posée sur des dents rikiki. Des trijumeaux lui sortent du crâne " en faisceau ". Bizarre. Joli. îuvre d'art ou matériel didactique ? A suivre les explications du Pr Dirk Devroey (VUB), tournicotant avec empressement autour du squelette aux lambeaux de chair durcis, ce " coureur " mis en scène dans The Human Body Exhibition est une sacrée réussite anatomique. " La grosse corde blanche qui part de la fesse et se perd dans la jambe, dit-il en se massant la sienne, c'est le nerf sciatique, qui nous fait tant souffrir. " Où porter le regard dans ces vitrines de bouts de cadavres ? Là repose une demi-tête humaine s...

Dans son dos, de grands muscles plats s'envolent, tels des ailes de papillon. Ses os saillants sont propres, blancs, nets : on dirait ceux d'un poulet succulent, après sucement par des gourmands. Entrouverte, sa bouche montre une langue un peu jaune posée sur des dents rikiki. Des trijumeaux lui sortent du crâne " en faisceau ". Bizarre. Joli. îuvre d'art ou matériel didactique ? A suivre les explications du Pr Dirk Devroey (VUB), tournicotant avec empressement autour du squelette aux lambeaux de chair durcis, ce " coureur " mis en scène dans The Human Body Exhibition est une sacrée réussite anatomique. " La grosse corde blanche qui part de la fesse et se perd dans la jambe, dit-il en se massant la sienne, c'est le nerf sciatique, qui nous fait tant souffrir. " Où porter le regard dans ces vitrines de bouts de cadavres ? Là repose une demi-tête humaine soigneusement tranchée - comme jadis celles des cochons à l'étal des bouchers. Là encore, un autre corps complet, avec des reins guère plus pesants qu'une châtaigne, des artères comme des tuyaux d'arrosage et des fenêtres de derme dévoilant l'articulation d'une épaule. Et celui-là, intrigant : pas révulsant, juste un peu tristounet, peut-être, avec ses artères enrobant le cerveau d'un filet rouge corail, ses orteils aux sales ongles et ses parties honteuses bringuebalantes. Mort de quoi ? On ne sait pas : cancer ? embolie ? intoxication ? - autant d'agonies qui ne se lisent pas immédiatement, de l'extérieur. Et à quel âge ? Mystère, aussi. " En l'absence de peau, c'est toujours difficile d'évaluer les années, hésite le spécialiste. Celui-ci a le pénis assez petit : la baisse de testostérone a eu le temps d'en réduire la taille. Ce n'était pas un ado, ça non ! " Mais qui, alors ? Un Chinois, sûr et certain. Un de ces pauvres hères ayant abouti à la morgue de Dalian (province de Liaoning), après toute une vie de misère, à respirer les hydrocarbures de cette immense cité industrielle. C'est sans aucun doute là que le Dr Sui Hongjin (Dalian Medical University) s'est approvisionné, voici deux ans, en corps jamais réclamés, pour les faire plastiner et expédier dans le monde entier, à New York, Las Vegas, Prague et Vilnius, avant Ostende, puis Bruxelles (1). La plastination, qui consiste à remplacer l'eau et les graisses des organes et tissus par du silicone ou de la résine époxy (ce qui les rend solides, imputrescibles et... inodores), a été inventée en 1977 par l'excentrique anatomiste allemand Gunther von Hagens... qui risque bien de ne pas apprécier à sa juste valeur l'exploitation, par son confrère Sui Hongjin (il comptait, en effet, parmi ses assistants !), de son étonnant procédé... Vous vous rappelez Körperwelten, l'expo qui avait attiré, aux caves de Cureghem (en 2001 puis en 2008), près d'un million de visiteurs ? C'était l'£uvre de von Hagens, tout en tape-à-l'£il et en provocation artistique. Ici, rien de théâtral, à part une tendance agaçante à affubler les héros du jour d'accessoires sportifs - disque, ballons de foot ou de rugby. Depuis Körperwelten, l'effet de surprise, certes, est passé. Mais on se réjouira de retrouver ici de bons vieux amis plastinés (une douzaine de corps entiers et 150 morceaux, environ), parce que cette nouvelle série mise avant tout sur la pédagogie. Bien sûr, la viande reste très rouge (c'est vraiment sa couleur, crue) et rien ne nous est épargné de l'aspect, comme de la diversité, des sexes chez des gens normaux (très clairement, les enfants voient pis sur Internet). Mais les concepteurs de Human Body Exhibition ont veillé à décrypter le fonctionnement de nos mécaniques corporelles : facétieuse prostate ! tant d'embarras pour une si petite chose ! Et cet embryon de quatre semaines, pas même une crevette, un grain de riz ! Magnanimes, presque, ils nous mettent aussi en garde contre certains ravages inutiles. Ainsi, il faut avoir l'estomac bien accroché pour contempler le poumon de fumeur, affreux magma pigmenté de noirs goudrons après des décennies de nicotine (et de pollution). Après comparaison avec son voisin sain, tout gris et tout mimi, il ne vous restera plus qu'à jeter votre paquet de cigarettes dans l'urne prévue à cet effet, et à prendre un bon bol d'air sur la plage. (1) The Human Body Exhibition, au casino d'Ostende, du 16 juin au 9 septembre. Puis à la Bourse de Bruxelles, du 7 février au 10 juin 2013. Info sur www.thehumanbody.be Valérie Colin