L'Iran a encore réussi une prouesse : celle de couper plus de 80 millions d'habitants du reste du monde en privant brusquement l'Internet national de toute connexion avec l'extérieur. La mesure n'a été rendue possible que par une reconfiguration très sophistiquée du réseau, voulue par le pouvoir afin d'empêcher les contestataires de trouver des appuis à l'étranger. Telle est la leçon tirée des soulèvements précédents, de juin 2009 et de décembre 2017 ; cette fois, quoi qu'il advienne, la République islamique réprimera à guichets fermés. Il paraît à peine croyable qu'un pays d'une telle dimension puisse, en ce siècle d'interconnexions planétaires, être isolé en quelques heures, mais il faut y voir une démonstration de force impressionnante aux yeux des systèmes politiques illibéraux, qui sont les seuls auprès desquels l'Iran cherche un soutien. En d'autres termes, si la privation de libertés choque les pays occidentaux, elle est en revanche perçue comme une performance en Russie ou en Chine : rien ne peut échapper à un régime fort, pas même Internet. C'est la réplique, très organisée et redoutablement efficace, à la colère subite qui s'est emparée d'une partie du peuple iranien. Ulcérés par la décision de cesser de subventionner le prix de l'essence, prise au cours d'une nuit par les autorités, des dizaines de milliers de citoyens ont pris le risque de protester contre cette augmentation brutale des tarifs à la pompe. L'étendue de ce mouvement ? Le degré de détermination des manifestants ? Rien ne filtre, sauf par fragments invérifiables. On n'en sait pas davantage sur le nombre réel des victimes de la répression policière, qui peut, de toute évidence, se révéler très dure.

L'argument antiaméricain ne suffit plus à désamorcer la colère.

Deux questions se posent. La première est de savoir ce qui relève de l'incompétence et de la corruption dans cette hausse (de trop) du prix du carburant ; officiellement, elle a été décidée pour redistribuer le montant des subventions interrompues, en attribuant directement une aide financière aux catégories les plus pauvres - potentiellement, 18 millions de familles (soit 60 millions d'Iraniens). Or, on est en droit de douter de la sincérité de cette réaffectation compte tenu du déficit budgétaire croissant du pays, dû à une crise économique sans précédent (récession chiffrée par le FMI à - 9,5 % du PIB cette année, 40 % d'inflation, chute de la monnaie nationale des deux tiers de sa valeur, explosion du coût de la vie, chômage record).

La seconde consiste à s'interroger sur l'impact des sanctions financières prises par les Etats-Unis depuis leur retrait de l'accord de Vienne sur le nucléaire iranien (2015) : la stratégie de la " pression maximale " voulue par Donald Trump est-elle en train d'affaiblir le régime ? Une chose est sûre : les exportations de pétrole iranien sont de ce fait presque tombées à zéro (de 2,5 millions de barils par jour en 2018 à 100 000 en 2019 !). La vérité réside probablement dans la conjugaison des deux facteurs, interne et externe.

Le mouvement actuel prend des allures nouvelles. La population attribue majoritairement le marasme au gouvernement, l'argument antiaméricain ne suffit plus à désamorcer la colère. Les classes moyennes sont désormais aussi concernées que les couches populaires, l'exaspération est générale. Les grandes villes sont autant touchées que les autres, petites ou moyennes, contrairement aux soulèvements précédents. Le coût des opérations extérieures de l'Iran (en Syrie à l'appui d'Assad, en Irak au côté du gouvernement conspué de Bagdad, au Liban à travers l'alliance impopulaire avec le Hezbollah, à Gaza en soutien au Hamas, au Yémen en confrontation avec l'Arabie saoudite) est directement dénoncé par les manifestants. Mais le régime iranien, qui isole son peuple autant qu'il est isolé sur la scène internationale, ne cesse d'accroître son expérience en matière d'émeutes...