Le Vif/L'Express : Pensez-vous qu'il existe un fossé entre l'opinion et les politiques sur les questions d'intégration ?

Corentin de Salle : Je ne pense pas que les politiques soient déconnectés du réel. Grosso modo, la perception est la même. Ce qui diffère, par contre, c'est la manière de communiquer sur ces questions délicates. Les politiques, mais aussi les élites médiatiques et académiques, s'expriment sur ces questions avec un code sémantique pré-formaté. Ce discours ne correspond pas à la réalité : 30 % des Bruxellois sont musulmans, 20 % de la population bruxelloise est au chômage, 27 % d...

Corentin de Salle : Je ne pense pas que les politiques soient déconnectés du réel. Grosso modo, la perception est la même. Ce qui diffère, par contre, c'est la manière de communiquer sur ces questions délicates. Les politiques, mais aussi les élites médiatiques et académiques, s'expriment sur ces questions avec un code sémantique pré-formaté. Ce discours ne correspond pas à la réalité : 30 % des Bruxellois sont musulmans, 20 % de la population bruxelloise est au chômage, 27 % des Bruxellois vivent sous le seuil de pauvreté, le niveau de qualification des populations immigrées est plus bas à Bruxelles que dans le reste du pays, etc. Trullemans a exprimé un ressenti en phase avec de nombreuses personnes. Mais il est dans l'erreur, car croire que le problème procède de l'islam est faux. Une démocratie libérale peut parfaitement abriter en elle une diversité de communautés, à condition de faire respecter scrupuleusement un certain nombre de principes fondamentaux, comme l'égalité hommes-femmes, la responsabilité individuelle, la liberté de pensée... Parce que les politiques conçues dans le sillage des idées contestataires, généreuses et optimistes de Mai-68 ont échoué. Le problème, ce n'est pas l'islam, mais la politique d'intégration qui ne responsabilise pas assez. La gauche rejette avec horreur le parcours d'intégration obligatoire. Le problème, ce n'est pas l'islam, mais la remise en cause des principes laïcs au nom des " accommodements raisonnables ". Le dysfonctionnement des politiques publiques, émanant essentiellement de la gauche, ont accrédité le sentiment injuste que la population musulmane était la cause de ces dysfonctionnements. L'injustice est aussi vécue par les allochtones, lorsque ceux-ci ne parviennent pas à décrocher de boulot... Les intellectuels et les organisations antiracistes ont fait le jeu du communautarisme. Ils appartiennent à la même famille de pensée qui, depuis trente ans, inspire les politiques publiques que j'évoquais. Au lieu de critiquer les politiques à l'origine du fiasco, les antiracistes préfèrent en condamner les conséquences. Ils s'en prennent au ressenti des gens. Or ce ressenti est rarement raciste, au sens premier du terme, mais consiste en des amalgames et des généralisations abusives. Cela conduit à une police de la pensée et rend le débat sur ces questions frontal. Ce qui empêche toute discussion de fond. ENTRETIEN : M-C. R.