Déboulant toutes sirènes hurlantes dans les rues de Ramallah (Cisjordanie), rendues humides par les premières pluies automnales , le cortège de voitures qui conduisait, le 17 novembre, Guy Verhofstadt, Louis Michel, et les autres membres de la "troïka" européenne à la rencontre de Yasser Arafat, n'a pas suscité beaucoup d'intérêt dans la population de "la capitale administrative provisoire" de l'Autorité palestinienne (AP). Car, ici les gens, fatigués par treize mois d' Intifada et par le bouclage israélien qui s'éternise, ont bien d'autres soucis que de voir défiler les médiateurs étrangers au rythme de deux ou trois par semaine. "A quoi bon tout ce cirque ?" ricanait Helan Joulani, un ouvrier journalier résidant dans le camp de réfugiés de Chouafat (entre Jérusalem et Ramallah). "Les visites se multiplient depuis quelques mois mais elles ne changent rien. Nos invités repartent après s'être fait photographier en compagnie de Yasser Arafat et nous, nous continuons à souffrir."
...

Déboulant toutes sirènes hurlantes dans les rues de Ramallah (Cisjordanie), rendues humides par les premières pluies automnales , le cortège de voitures qui conduisait, le 17 novembre, Guy Verhofstadt, Louis Michel, et les autres membres de la "troïka" européenne à la rencontre de Yasser Arafat, n'a pas suscité beaucoup d'intérêt dans la population de "la capitale administrative provisoire" de l'Autorité palestinienne (AP). Car, ici les gens, fatigués par treize mois d' Intifada et par le bouclage israélien qui s'éternise, ont bien d'autres soucis que de voir défiler les médiateurs étrangers au rythme de deux ou trois par semaine. "A quoi bon tout ce cirque ?" ricanait Helan Joulani, un ouvrier journalier résidant dans le camp de réfugiés de Chouafat (entre Jérusalem et Ramallah). "Les visites se multiplient depuis quelques mois mais elles ne changent rien. Nos invités repartent après s'être fait photographier en compagnie de Yasser Arafat et nous, nous continuons à souffrir." Souffrir ? Le mot est faible. Treize mois d' Intifada et de bouclage des territoires ont provoqué l'effondrement de l'économie palestinienne, qui survit, vaille que vaille, grâce aux versements de la communauté internationale (523,9 millions de dollars en 2000) et au soutien des ONG (32 % de la population palestinienne - soit 1,1 million de personnes - bénéficient actuellement de colis d'urgence). La situation est particulièrement dramatique dans la bande de Gaza (1,2 million d'habitants) qui connaît un taux de chômage de 40 % et où 80 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. En Cisjordanie, la condition des Palestiniens est cependant un peu moins grave (29 % de chomage): la "ligne verte", qui sépare cette région de l'Etat hébreu, n'est pas aussi imperméable que la clôture électrifiée empêchant les palestiniens de quitter Gaza sans une autorisation expresse de Tsahal, l'armée israélienne. Malgré l'interdit officiel, de nombreux travailleurs palestiniens de Ramallah, de Jénine, de Naplouse, et des autres villes autonomes de Cisjordanie continuent donc de tenter chaque jour leur chance en Israël en empruntant des chemins détournés. Les mieux lotis sont employés à la cueillette des olives et aux travaux des champs dans les mochavim (communautés agricoles de l'Etat hébreu). D'autres, moins favorisés, vivent au jour le jour en effectuant, au prix de 10 shekels l'heure (100 francs) payés au noir, des travaux de réfection chez des particuliers. En fait, dans les territoires autonomes, les seuls secteurs à fournir quelques emplois sont les administrations, la police et les services de sécurité. "Comparé au salaire de misère des ouvriers, ces fonctionnaires perçoivent un traitement tout à fait décent", affirme un coopérant français en poste à Gaza. "Les places sont donc réservées aux amis d'Arafat. Quant aux autres, qu'ils se débrouillent comme ils peuvent." A l'occasion du ramadan, qui débutait précisément le jour de l'arrivée de la "troïka" européenne à Ramallah, bon nombre de Palestiniens ont remplacé le plantureux repas traditionnel du soir par une platée de pâtes. Certains n'ont même pas eu ce "plaisir": à court d'argent, puisque les 22 banques palestiniennes opérant dans les territoires n'accordent presque plus aucun crédit, ils ont dû se contenter de leur pitance ordinaire. "Le premier soir de la fête, j'ai téléphoné à des amis de Cisjordanie pour les congratuler. Je suis tombé au milieu de ce qu'ils me présentaient comme leur "premier repas du ramadan", raconte Didi Remez, porte-parole du mouvement progressiste israélien "La paix maintenant. Ils m'ont remercié, mais je sentais que le coeur n'y était pas. Ils ont reconnu qu'ils mangeaient du pain et des olives noires. Et qu'ils le faisaient dans le noir, parce qu'ils n'ont plus de quoi payer l'électricité." Certes, Israël, qui maintient fermement son bouclage "tant que le calme ne sera pas revenu", autorise, de temps en temps, quelques milliers de Palestiniens à entrer sur son territoire pour participer à des travaux agricoles. Mais, ces "gestes humanitaires", comme les qualifie le ministre de la Défense, Binyamin Ben Eliezer, ne sont jamais posés à la légère. En réalité, ils répondent aux demandes pressantes des organisations israéliennes d'agriculteurs, qui n'arrivent pas à trouver dans l'Etat hébreu une main-d'oeuvre aussi efficace et bon marché que les cueilleurs palestiniens. En outre, la délivrance de ces permis temporaires n'améliore pas vraiment l'économie palestinienne, dont les indicateurs ont viré au rouge depuis longtemps. "Lorsque je me suis rendu dans la région, à la mi-novembre, pour discuter avec l'AP de la contribution belge au développement de la société palestinienne (un milliard de francs sur trois ans, NDLR), les responsables palestiniens nous ont surtout demandé du concret, raconte le secrétaire d'Etat belge à la Coopération Eddy Boutmans. Ils demandent que nous axions principalement nos interventions sur des travaux d'infrastructure (électrification, adduction d'eau, construction de routes, etc.), et que ces projets démarrent vite, pour pouvoir donner un peu de travail à la main-d'oeuvre locale. En venant ici, je m'attendais à ce que la situation ne soit pas brillante, mais pas à ce point-là..." Dans le courant de l'été, le coordinateur spécial des Nations unies pour le Moyen-Orient, Terje Larsen, a publié un rapport accablant sur les effets du bouclage des territoires sur l'économie palestinienne. On y apprend, par exemple, qu'à la fin de l'année 2000 (c'est-à-dire au plus fort de l' Intifada), l'importation de ciment dans les territoires autonomes a diminué de 64 % alors que les projets d'investissement ont baissé de 73 %. Selon les données recueillies auprès des banques palestiniennes, plus de 182 000 habitants de Cisjordanie et de la bande de Gaza n'ont pas gagné 1 shekel (10 francs) depuis treize mois, alors que 885 000 autres (30 % de la population palestinienne) ont vu leurs revenus amputés de un à deux tiers. Ces chiffres, Ahmad Tourkhi, chauffeur de taxi à Bethléem (Cisjordanie), n'en n'aura probablement jamais connaissance. D'ailleurs, il s'en moque. "Je ne sais pas ce qu'on raconte sur l' Intifada à l'étranger, mais ici, c'est la misère", soupire-t-il. "Les pèlerins qui faisaient traditionnellement prospérer la ville (dont le centre historique a été partiellement rénové grâce à la coopération belge, NDLR) ne viennent plus, en raison des combats qui se sont déroulés ces derniers mois. Lorsqu'ils n'ont pas été détruits par les tirs des chars israéliens, les grands hôtels ont fermé leurs portes et renvoyé leur personnel. Quant au centre commercial, il est désert. C'est qu'on a connu une belle période de prospérité dans le coin, surtout entre 1999, quand le pape est venu en pèlerinage. Mais maintenant, c'est fini. Je vis sur mes économies depuis un an et elles s'épuisent. Si deux de mes fils ne se rendaient pas de temps en temps à Jérusalem (à 3 kilomètres, NDLR) pour entretenir des jardins dans les quartiers juifs, notre famille serait déjà morte de faim depuis longtemps, car l'Autorité palestinienne n'a jamais créé de système d'aide organisée. Nous ne pouvons compter que sur la bienfaisance étrangère (de nombreuses organisations chrétiennes opèrent à Bethléem, NDLR). Nous sommes devenus des assistés permanents." A Beit Jala - l'une des banlieues de Bethléem où des combats se sont déroulés durant dix mois entre des tireurs palestiniens et des soldats de Tsahal postés dans l'implantation juive de Gilo située en face -, plusieurs maisons sont désormais vides. Parce que leurs habitants se sont installés hors de portée des tirs ? En quelque sorte, puisqu'ils sont allés vivre... au Chili et au Costa Rica. Ces départs ne sont pas un phénomène marginal. Selon les estimations des coopérants européens en poste à Jérusalem, depuis le début de l' Intifada, 50 000 Palestiniens auraient quitté la Cisjordanie pour franchir le Jourdain et rejoindre les membres de leur famille installés en Jordanie depuis 1948 (création de l'Etat hébreu) ou depuis 1967 (guerre de Six Jours). Une tendance que confirment les services consulaires allemands, américains, australiens et canadiens de Jérusalem, qui reconnaissent - sans communiquer de chiffres - que le nombre de demandes de visa de séjour émanant des habitants arabes de Cisjordanie est en constante augmentation. Un nouvel exode occulté par les médias de la région, au moment où la question du retour des réfugiés est au coeur des discussions sur la reprise des pourparlers de paix entre l'Etat hébreu et l'Autorité palestinienne. Serge Dumont