Par rapport à la kyrielle d'affairistes, avérés ou supposés, qui ont gravité autour de la Wallonie ces dernières années, Rudy Demotte offre un profil contrasté. Poli, presque précieux, ce socialiste n'a pas la verve gouailleuse de ses prédécesseurs. Il ne vous tape pas sur l'épaule comme si vous étiez un vieux pote. Il semble respirer l'honnêteté. De plus, à la fois ministre-président du gouvernement wallon et de la Communauté française (une première), il parle parfaitement néerlandais. Que demander de plus ? Qu'il dynamise la Wallonie, pardi ! Qu'il donne aux citoyens wallons des raisons d'être optimistes. Voilà qui n'est pas une mince affaire. Le taux de chômage, au sud du pays, reste dramatiquement élevé : plus de 17 %.
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Par rapport à la kyrielle d'affairistes, avérés ou supposés, qui ont gravité autour de la Wallonie ces dernières années, Rudy Demotte offre un profil contrasté. Poli, presque précieux, ce socialiste n'a pas la verve gouailleuse de ses prédécesseurs. Il ne vous tape pas sur l'épaule comme si vous étiez un vieux pote. Il semble respirer l'honnêteté. De plus, à la fois ministre-président du gouvernement wallon et de la Communauté française (une première), il parle parfaitement néerlandais. Que demander de plus ? Qu'il dynamise la Wallonie, pardi ! Qu'il donne aux citoyens wallons des raisons d'être optimistes. Voilà qui n'est pas une mince affaire. Le taux de chômage, au sud du pays, reste dramatiquement élevé : plus de 17 %. Signe des temps ? Rudy Demotte nous reçoit au c£ur de Bruxelles, mais dans un bâtiment appelé " Espace Wallonie ". La pièce bourdonne, et c'est un peu dérangeant. Autour du ministre-président : son chef de cabinet adjoint, deux attachés de presse (un francophone et une néerlandophone), un concierge (?), une hôtesse (?), un étudiant en photographieà La table est garnie de spéculoos artisanaux et de plateaux de fruits alléchants. " Picorer, en picard, ça se dit "pluquer" ", indique Demotte, sur un ton professoral. Une façon de " faire terroir " ? Le signe d'un vrai attachement à la culture populaire ? Ou une volonté de rappeler qu'il provient d'une région proche de la Flandre, étrangère aux querelles sous-régiona-listes qui opposent Liège et Charleroi ? Faussement consensuel, adepte résolu de la positive attitude (et de sa corollaire : la langue de bois), le Premier des francophones n'est décidément pas un homme facile à percer. Rudy Demotte : Oui, je suis un Ch'ti belge ! J'ai reçu un dictionnaire de ch'ti, et j'y retrouve plein de mots de ma région. En Wallonie picarde, dans la région de Tournai, Ath et Mouscron, nous possédons la même culture transfrontalière que les Ch'tis. Le dialecte est semblable, la prosodie aussi. Le rythme de la langue. Les " a " prononcés comme des " o ", par exemple. Le caractère nous rapproche également. Ce tempérament faussement agressif, notre habileté manuelleà Mais oui ! Regardez mes mains ! (Il montre une paume éraflée, ainsi qu'une blessure brunâtre sur un doigt.) Ce trou, là, il est dû à une foreuse, la semaine dernière. Et ça, c'est à cause d'une disqueuse. Quand je rentre chez moi, même s'il est 23 heures, je m'octroie une pause " menuiserie ". Je vais au lit vers 2, 3 heures du matin. Je commence ma journée à 6 heures, par une séance de gymnastique. J'ai un côté un peu speedé. Mais je ne prends rien, je vous rassure. Vous voulez que je fasse un classement ? Allons-yà Je me sens d'abord européen. Je ne le dis pas pour faire chic : je ressens vraiment une identité paneuropéenne. Ma femme vient de Bulgarie, j'ai appris à apprécier cette langue, cette culture. Ensuite, il y a la Belgique. On peut dire tout ce qu'on veut, elle reste mon pays. Ma mère est flamande, mon père wallon. Je ne peux pas non plus renier mes racines picardes et, par ce biais-là, mon attachement culturel à la France. Malheureusement, en Belgique, on pense les identités en termes exclusifs, alors qu'elles sont forcément multiples. Evidemment ! Que serions-nous devenus sans la Belgique, en pleine tourmente financière ? Dans ce contexte international ravageur, il est plus nécessaire que jamais de se rattacher à quelque chose qui dépasse les frontières régionales. Pour résister, il faut au minimum réfléchir à l'intérieur d'un cadre national. Je pense qu'il y aura un avant et un après septembre 2008. La crise a contribué au réveil des consciences. Je ne nie pas la réalité des problèmes institutionnels, mais ils apparaissent tout à fait secondaires face aux grands enjeux du temps : résoudre une crise financière majeure, redresser l'économie, répondre au défi énergétique. J'en appelle à une révolution copernicienne, mais pas la même que Kris Peeters. Lui, il veut que, demain, l'Etat fédéral tourne autour des entités fédérées. Moi, je dis que les institutions doivent tourner autour des gens. Il est temps de replacer le citoyen au centre des priorités. D'autres pays européens s'en sont déjà rendu compte. Nous sommes surtout très spécifiques. Nous vivons un peu en marge de l'espace-temps européen. Avant que survienne cette crise financière, on reconnaissait l'extrême urgence d'agir au niveau fédéral et, en même temps, il y avait une incapacité d'entreprendre quoi que ce soit. A présent, on se rend compte que l'Etat doit réguler les marchés, et que les entités fédérées ne peuvent y arriver seules. Je ne suis pas certain que les responsables flamands sont atteints de cécité par rapport aux problèmes des citoyens, comme on le pense parfois du côté francophone. Ils veulent une réforme de l'Etat, ça oui, mais ils affirment que leurs demandes sont guidées par les besoins des gens. On réalise aujourd'hui que le marché n'apporte pas automatiquement le bien-être aux individus. Moi, en tant que socialiste, je crois en un projet de développement basé sur les outils publics. Les pouvoirs publics wallons exercent un rôle d'impulsion. Voilà la philosophie du plan Marshall : ensemencer la terre là où elle est plus fertile qu'ailleurs. La terre wallonne a été empoisonnée par la désertion du monde économique. Elle a dû se prendre en main toute seule. Ceux qui prétendent que ses difficultés sont de la faute d'untel ou d'untel s'exo-nèrent de leurs propres responsa-bilités. Cela dit, il faut continuer à enfoncer le clou de la bonne gouvernance et de la transparence. Ne me demandez pas de m'occuper de ces contingences : ce n'est pas mon job. Je pense que les hommes politiques qui essaient de se rapprocher du peuple rendent quelque part service à la démocratie. Par son authenticité et sa fragilité, Michel Daerden touche le c£ur des gens. (Karim Ibourki, chef de cabinet adjoint de Demotte, répond à la place du ministre-président, sur un ton énervé.) : Michel Daerden n'a jamais demandé de porter à 160 km/h la vitesse maximale autorisée sur les autoroutes, contrairement à Jean-Marie Dedecker ! Ce n'est pas un populiste. Il est comme il est, point ! (Demotte sourit, un peu gêné. ) Qui utilise le low-cost ? Pas la grande bourgeoisie. Non seulement cette taxe aurait provoqué des pertes d'emplois en Wallonie, mais elle aurait occasionné encore plus de dégâts écologiques. Les gens auraient quand même pris l'avion, mais ils se seraient déplacés plus loin en voiture, jusqu'aux aéroports de Lille ou de Maastricht, par exemple. N'allez pas croire qu'on met tous nos £ufs dans le même panier ! Ces dix dernières années, le transport par voie d'eau a augmenté de 50 % en Wallonie. Un peu. Même la gauche chrétien-ne, autrefois puissante, se fait discrète. Durant cette période prospère qu'a connue la Flandre, l'égoïsme et l'individualisme ont pu se développer, et l'espace d'existence de la gauche s'est réduit. Mais attention aux visions figées ! Je pense que la Flandre peut changer. Au nord du pays, où la foi dans la toute-puissance du marché était très forte, la crise remet en question de nombreuses certitudes. Je ne m'en réjouis pas, mais la Flandre est aujourd'hui menacée d'un plus grand ressac économique que la Wallonieàdémocrates accumulent les défaites. Que faire ? Ne pas désespérer, d'abord. Le bon moment arrive. La gauche n'est jamais aussi bonne qu'en temps de crise. Elle représente l'inverse du réflexe individualiste. La droite se borne à accompagner ce que le marché impose. La gauche, elle, rêve d'une autre société. Mais la gauche est apparue en période de grande détresse pour les pauvres, qui se faisaient exploiter par les patrons ! Le socialisme existe parce qu'il y a de la pauvreté et des inégalités. C'est une question qui ne se pose pas, ça ! Elio est très bien là où il est. J'aimerais éviter les agressions ad hominem. Mais les libéraux sont dans l'opposition, je ne peux donc pas les blâmer s'ils le font. Personnellement, je préfère me battre sur des idées. Les attaques personnelles ont quelque chose de terriblement désagréable. Elles laissent toujours un goût amer, chez tout le monde. Mais, au bout du compte, ce sont les citoyens qui paient la note, pas les mandataires. De quelle coalition rêvez-vous pour la Wallonie, à partir de juin 2009 : d'un olivier (PS-CDH-Ecolo) ou d'une coalition avec les libéraux ? E J'ai beaucoup de respect pour la famille écologiste. Je n'ai pas de problème avec les démocrates humanistes. Et, dans le passé, j'ai même collaboré avec des libéraux. Je soutiendrai ceux qui ont le projet le plus ambitieux pour la Wallonie. l Entretien : François Brabant et Isabelle Philippon; F.B. et I.Ph.