TUGDUAL DENIS ET ROMAIN ROSSO
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TUGDUAL DENIS ET ROMAIN ROSSOAHénin-Beaumont (Pas-de-Calais dans le nord de la France), le 25 mai, Marine Le Pen passe devant le centre des impôts. Un militant du Front de gauche (FG) l'apostrophe : " Elle paie l'ISF, Marine ? " " Non ", répond la candidate du Front national, sans jeter le moindre regard à son contradicteur. Puis, saisissant la balle au bond, elle réplique d'une voix forte : " D'ailleurs, il faudrait demander à Jean-Luc de publier sa déclaration de patrimoine. On serait surprisà " A Courrières, dans la soirée, lors d'une réunion publique, Jean-Luc Mélenchon renvoie le smash à la " milliardaire " qui " habite Montretout ", la propriété de son père à Saint-Cloud (Haut-de-Seine). La 11e circonscription du Pas-de-Calais est le théâtre d'un duel sous haute tension. Les deux ex-candidats à la présidentielle ont d'ailleurs conservé leurs officiers de sécurité le temps des législatives. Du jamais-vu. Ici, dans ce petit territoire symbolique, en plein bassin minier, sur fond de fermetures d'usine et de misère sociale, se joue le match retour. Après moult hésitations - et plusieurs sondages - le leader d'extrême gauche est venu défier la présidente du parti d'extrême droite, qui a élu domicile sur ces terres de gauche, où elle a obtenu ses mandats de conseillère régionale et de députée européenne. En 2007, elle avait cependant échoué à entrer à l'Assemblée nationale. Le 22 avril 2012, Marine Le Pen a réalisé plus de 31 % des voix au premier tour ; Jean-Luc Mélenchon, moitié moins (14,85 %). Qu'importe, aux communistes locaux qui l'ont accueilli il promet : " On va la déloger ! C'est l'effet Dracula. On va rallumer la lumière et l'abominable vampire va partir en petite fumée. " Il mime un souffle : " Pschouà "Les " marinistes ", eux, se gaussent de ces militants parisiens du Front de gauche un peu perdus sur les marchés, dont l'un n'aurait pas reconnu Bruno Bilde, l'omniprésent conseiller de Marine Le Pen, en lui tendant un tract. Car Jean-Luc Mélenchon n'est pas venu seul. Ses proches l'accompagnent, notamment Laurent Maffeïs, un conseiller dévoué, que son patron décrit comme " le plus grand mélenchonologue ". Croisé à Libercourt, le 24 mai, il ne souhaite pas s'exprimer, " pour ne pas mettre trop en avant les gens de Paris ". Aperçu, également, au centre culturel de Courrières : Souleymane Ba. Ce jeune homme longiligne toujours vêtu d'un jean slim épluche les sondages pour le candidat. Ce petit monde est hébergé chez l'ancienne maire communiste de Carvin, Odette Dauchet. Si la stratégie est élaborée par l'équipe qui l'entourait durant la présidentielle, Mélenchon s'affiche en public avec des gens du cru. Odette fait partie de ceux-là. A son arrivée dans le pays, il y a une vingtaine de jours, l'ancien ministre socialiste a mis les rieurs de son côté en déclarant dans un café et devant la presse : " Les gens vont se demander qui est le monsieur à la cravate rouge qui pose à ton côté. " Elle réfute toute instrumentalisation. " On s'est dit qu'il serait capable de faire ici ce qu'il n'a pas réussi à faire pendant la campagne présidentielle. " Laurence Sauvage, une secrétaire nationale du Parti de gauche, responsable du " front des luttes ", fait le lien avec le monde syndical. Ainsi, l'union locale de la CGT d'Arras est " à la disposition de Jean-Luc ". Elle le tuyaute sur les conflits sociaux de la région, que Mélenchon pourrait défendre. Comme ce 25 mai, où il est arrivé en retard sur le marché d'Hénin-Beaumont, au moment même où Marine Le Pen faisait le tour des commerçants. Le choc, attendu par les médias venus spécialement de Paris, n'a pas lieu. Mais les rumeurs vont bon train, répandues via Twitter : Mélenchon aurait patienté dans sa voiture que sa rivale quitte la placeà En fait, il était aux côtés des salariés de Meryl Fiber, un fabricant textile placé en liquidation judiciaire. " Pourquoi elle n'y va pas, Mme Le Pen ? Il paraît que les ouvriers l'adorent ", riposte le candidat. Pourtant, l'entourage de Marine Le Pen en est persuadé. " Depuis le début, il nous évite. Au marché de Carvin, Mélenchon s'est réfugié dans un café pour ne pas croiser Marine ", croit savoir Bruno Bilde. " Faux, réplique un mélenchoniste, nous sommes restés longtemps, c'est elle qui nous fuit. " Chaque camp s'épie, à l'affût des moindres faits, gestes, déplacements ou propos de son rival. Et les réseaux fonctionnent. Lorsque Mélenchon fait du porte-à-porte à Dourges ou se rend au centre commercial de Noyelles-Godault, des sympathisants anonymes du FN alertent leur permanence... Tout se sait, se déforme et s'amplifie. " Les soutiens de Mélenchon étaient au côté de Gérard Dalongeville ", dénonce le FN. L'ex-maire, poursuivi pour détournement de fonds publics, auteur de Rose Mafia, demeure un épouvantail localement. Partout où il passe, Mélenchon, lui, martèle que les lepénistes sont les héritiers des Camelots du roi, la branche activiste de l'Action française, qui " tiraient sur les ouvriers pendant les grèves " des années 1930. " C'est Bernard Tapie, avec les mêmes mots, la même grande bouche. Tapie la résurrection ! " lâche Marine Le Pen. Il l'appelle l'" autre ". Elle le surnomme " Monsieur 11 % ". Quoi qu'elle en dise, Marine Le Pen est agacée. Car Mélenchon l'empêche de mener seule la campagne contre Philippe Kemel, le nouveau candidat (voir ci-contre) du tout-puissant Parti socialiste. Pour éviter le barnum des caméras, qui cherchent la confrontation, elle joue la proximité en organisant des apéritifs chez les particuliers, sur le modèle de la Fête des voisins, en présence de petits groupes de journalistes. Réaliste, Marine Le Pen n'exclut pas de perdre ce combat-là, même si elle arrive en tête au premier tour - le récent redécoupage de la circonscription a renforcé le poids de la gauche. " Quand on est le chef d'un parti d'opposition, on part à la tête de ses troupes. Si je gagne, tant mieux, si je perds, tant pis ; j'espère que d'autres candidats du Rassemblement bleu marine seront élus ", dit-elle. Les deux rivaux visent plus loin que la 11e circonscription du Pas-de-Calais, pariant sur une recomposition de l'échiquier national. " Mélenchon m'avait dit au Parlement européen : "Il faut que vous vidiez la droite, et moi, la gauche" ", raconte la patronne du FN. Mélenchon et Le Pen, alliés objectifs ? " Non, reprend cette dernière, car j'ai un électorat qui vient de la droite et de la gauche. Je ne suis pas en concurrence avec l'UMP comme lui l'est avec le PS. " La bataille est loin d'être terminée.TUGDUAL DENIS ET ROMAIN ROSSO