L'annonce n'a pas frappé la Flandre de stupeur. Un signe : rendez-vous jadis incontournable de l'histoire communautaire de Belgique, le pèlerinage de l'Yser renonce à son caractère politique. Sans tambour ni trompette.
...

L'annonce n'a pas frappé la Flandre de stupeur. Un signe : rendez-vous jadis incontournable de l'histoire communautaire de Belgique, le pèlerinage de l'Yser renonce à son caractère politique. Sans tambour ni trompette. Morne plaine au pied de la tour de l'Yser. La grand-messe du nationalisme flamand n'attire plus les foules, chaque dimanche de fin août. A peine 2 000 personnes recensées en 2011, les rassemblements monstres ne sont plus qu'un souvenir. Et dire que le pèlerinage de l'Yser fut " the place to be " pour la Flandre qui rugit : le lieu où les discours martelés faisaient palpiter les c£urs des flamingants, vibrer le monde politique flamand et trembler la Belgique. Le pèlerinage de l'Yser, né en 1920, se replie sur son " core business ". Espère se refaire une santé en renouant, le jour de l'Armistice, avec l'hommage aux soldats de la Grande Guerre morts sur le sol flamand. Tentative douteuse de se refaire une virginité, juge l'historien anversois Marnix Beyen : chercher à effacer la dimension nationaliste et foncièrement antibelge du rassemblement revient à le priver de sa raison d'être. Ce n'est pas l'avis du président du comité du pèlerinage de l'Yser, Paul De Belder, qui s'en explique au Vif/L'Express. Paul De Belder : Non, c'est une évolution logique. Depuis des années, nous travaillons à profiler autrement le pèlerinage de l'Yser. En lui donnant une dimension davantage historique que communautaire ou politique. En déplaçant la date, nous espérons lui donner une plus grande portée. Malheureusement, le pèlerinage souffre d'une perception négative dans les médias, surtout flamands. Ils se focalisent toujours sur le volet institutionnel et communautaire de la manifestation. Dans l'intelligentsia flamande, il est aujourd'hui de bon ton de jouer la carte belge. Auparavant, il s'agissait d'être flamingant. Aujourd'hui, il s'agit d'être belge. Sans vouloir verser dans la théorie du complot, nous constatons que tout ce qui se rattache au Mouvement flamand passe pour être de droite, voire d'extrême droite, et pour quelque chose de rétrograde. Le message des flamingants " éclairés " n'émerge pas assez : celui d'une Flandre sociale, ouverte, inclusive. C'est frustrant. Non, nous ne lâchons pas le Mouvement flamand. Les mécontents l'étaient déjà auparavant, ils ne venaient déjà plus au pèlerinage. Il y a vingt ans, j'avais écrit une tribune libre intitulée : " Amis flamands, de grâce séparons-nous. " J'en appelais à prendre nos distances avec l'extrême droite, le Vlaams Blok. Une grande partie du Mouvement flamand a alors estimé qu'il avait besoin de toutes ses forces, qu'il devait rester uni. Appliquer la devise belge " L'union fait la force " au Vlaams Blok devenait à mes yeux contre-productif. A tout le Mouvement flamand. Nous sommes victimes de la comparaison systématique et injustifiée avec l'Ijzerwake [NDLR : rassemblement organisé depuis 2003 dans un lieu voisin, Steenstrate, par la mouvance proche du Vlaams Belang, une semaine avant le pèlerinage de l'Yser.] Là, on y crie " België barst ! ", " que la Belgique crève ! "Nous sommes victimes, si on peut dire, du combat émancipateur flamand auquel nous avons aussi contribué. La Flandre a son parlement, son gouvernement, son enseignement, son autonomie. C'est beaucoup plus que ce que les soldats flamands de 14-18, sur le front de l'Yser, pouvaient rêver. Persister dans la radicalité n'a plus de sens. L'âge d'or du pèlerinage de l'Yser est derrière vous ? Nous ne remettrons plus sur pied une manifestation de masse, nous le savons. Le 1er Mai, non plus, n'attire plus les foules. Nous assumons notre choix : nous aurions conservé davantage de public si nous n'avions pas fulminé contre le Vlaams Blok. Mais mieux vaut la qualité que la quantité... Quant à savoir si ce changement sera couronné de succès, c'est la grande question. Notre message central reste : Vrede, Vrijheid, Verdraagzaamheid. Paix, Liberté, Tolérance. Nous ne sommes pas antibelges. Mais la Belgique ne doit pas être un objet fétiche. Ce qui importe, c'est le bien-être et de trouver les structures les mieux adaptées pour y arriver. La démocratie belge est enrayée. Nous disons : danger. Euh... Non, non. Et pourquoi le faudrait-il ? C'est effectivement un retour à une commémoration pieuse de nos soldats sur le front belgo-allemand en terre flamande. Où des soldats flamands, mais aussi wallons, ont été victimes d'ordres français qu'ils ne comprenaient pas. De tels faits ont pu se produire, mais ils ont été amplifiés pour la cause flamande. C'était l'époque où la Flandre se heurtait à une Belgique qui sera latine ou ne sera pas... Par extension, nous nous souvenons de tous les soldats victimes de la Première Guerre mondiale, qu'ils soient flamands, wallons, bruxellois ou ennemis d'hier. Mais aussi des victimes civiles des massacres de Louvain, d'Aarschot, de Tamise, Dinant ou Visé. Et en fin de compte de toutes les victimes de toutes les guerres. J'ignore ce qui se dit à Bruxelles... Je sais qu'ici, à la Tour de l'Yser, nous ne mettons pas l'accent sur la mort héroïque des victimes de la guerre, sur les actes des généraux. Notre message n'est ni militariste ni patriotique. Tout le monde a sa place le 11 novembre. Nous ne sommes pas concurrents mais complémentaires. Nous ne voulons pas trahir la double dimension du Pèlerinage : souligner le caractère insensé de la guerre et honorer le point de départ de la lutte pour l'émancipation flamande. Il n'est jamais venu au pèlerinage de l'Yser. A ses yeux, il s'agit d'une manifestation du siècle passé. Il faut dire aussi qu'on y dit des choses qu'il n'aime pas entendre : quand nous prenons explicitement nos distances avec le néolibéralisme auquel la N-VA est très attachée... Nous voulons en tout cas apporter un autre son de cloche qu'une approche trop touristique, trop mercantile, de ces commémorations. La volonté du gouvernement flamand, en particulier de son ministre Geert Bourgeois (N-VA), de placer la Flandre au centre de la carte touristique mondiale ne doit pas se faire au prix du message prioritaire : mettre l'accent sur le côté insensé de la guerre. ENTRETIEN : PIERRE HAVAUX" Le message des flamingants "éclairés" n'émerge pas assez : celui d'une Flandre sociale, ouverte, inclusive "