Une £uvre qui a fait date

Dire de la saga du Parrain qu'elle révolutionna le film de gangster en particulier et le cinéma américain en général, relève de l'euphémisme. S'attelant à l'adaptation de l'£uvre de Mario Puzo et à l'histoire des Corleone, famille italo-américaine régnant, avec quelques autres, sur l'entreprise du crime new-yorkais, Coppola n'écrit pas seulement, en effet, un récit criminel englobant trois générations. Il bâtit une vaste fresque épousant l'histoire de l'Amérique au xxe siècle, en même temps qu'elle se fait l'écho fidèle de son temps. Le film - où, pour la petite histoire, le mot mafia n'est jamais prononcé - peut ainsi aisément être perçu comme une métaphore du capitalisme. Francis Ford Coppola comparera lui-même Michael Corleone, pivot de la saga, à un Richard Nixon rongé par la paranoïa.
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Dire de la saga du Parrain qu'elle révolutionna le film de gangster en particulier et le cinéma américain en général, relève de l'euphémisme. S'attelant à l'adaptation de l'£uvre de Mario Puzo et à l'histoire des Corleone, famille italo-américaine régnant, avec quelques autres, sur l'entreprise du crime new-yorkais, Coppola n'écrit pas seulement, en effet, un récit criminel englobant trois générations. Il bâtit une vaste fresque épousant l'histoire de l'Amérique au xxe siècle, en même temps qu'elle se fait l'écho fidèle de son temps. Le film - où, pour la petite histoire, le mot mafia n'est jamais prononcé - peut ainsi aisément être perçu comme une métaphore du capitalisme. Francis Ford Coppola comparera lui-même Michael Corleone, pivot de la saga, à un Richard Nixon rongé par la paranoïa. S'il n'est plus un inconnu au moment de se lancer, au début des années 1970, dans l'adaptation du best-seller de Mario Puzo, ayant signé quelques réalisations ( La Vallée du bonheur, Les gens de la pluie...) et divers scénarios appréciés ( Patton, notamment), Coppola ne jouit pas d'une notoriété à la hauteur du projet. îuvre de commande, The Godfather doit lui permettre de se remettre à flot financièrement (il a lancé sa maison de production, Zoetrope), alors que la Paramount voit en ce jeune metteur en scène à peine trentenaire un employé présumé docile. Le studio (qui a, du reste, prévu un réalisateur de remplacement prêt à le suppléer à la première occasion) se trompe lourdement, Coppola imposant à la fois personnalité et talent. Le cinéaste pose, par la même occasion, les jalons d'une carrière exemplaire - Le Parrain, sorti en 1972, et sa suite, deux ans plus tard, en font l'un des maîtres du Nouveau Hollywood, et son parcours restera, pendant longtemps, celui d'un authentique visionnaire, de Conversation secrète à Apocalypse Now ; de Rumble Fish à Tucker. Si, âgé aujourd'hui de 70 ans, Coppola n'en est plus à modifier la face du septième art, L'Homme sans âge, son dernier film, témoigne d'une ambition artistique intacte, à défaut de la fulgurance et de l'audace qui portèrent un temps son £uvre à incandescence. Le Parrain a, par ailleurs, imprégné plusieurs générations de cinéastes, et non des moindres, d'Abel Ferrara à James Gray. Difficile à croire, mais le casting du Parrain fut, en son temps, considéré comme une équipée de bras cassés. La Paramount ne voulait pas entendre parler de Marlon Brando pour incarner Vito Corleone (elle misait sur Laurence Olivier), et il fallut l'opiniâtreté et l'astuce de Coppola pour que le rôle lui échoie. Pour mémoire, Brando, impressionnant, devait obtenir son second oscar pour son concours au premier film de la trilogie. Coppola dut, par ailleurs, se battre pour imposer le reste de la distribution, à commencer par Al Pacino. Acteur de théâtre inconnu des plateaux hollywoodiens (il n'avait à son actif que Panique à Needle Park, de Jerry Schatzberg), le studio lui aurait préféré Ryan O'Neal ou Robert Redford. Cette fois encore, le réalisateur s'accrocha avec obstination à son premier choix, le studio ne s'inclinant qu'après le début du tournage (et la mise en boîte de la scène, inouïe, où Pacino abat, de sang-froid, Sollozzo et Mac Cluskey dans un restaurant). La suite appartient à l'histoire, suivant l'expression consacrée. Robert De Niro avait été, pour sa part, auditionné pour jouer Sonny Corleone dans le premier volet de la trilogie - un rôle finalement dévolu à James Caan, impeccable. Coppola s'en souvint au moment d'engager, pour The Godfather II, l'acteur qui devait incarner Vito Corleone jeune ; une prestation pour laquelle De Niro se fondit avec maestria dans la gestuelle arrêtée par Brando dans le premier épisode du film. Robert Duvall, Diane Keaton, John Cazale et Andy Garcia complètent, avec d'autres, une distribution à couper le souffle, à la mesure de l'ambition de Coppola. On l'a dit et redit : Le Parrain représente la quintessence du film de famille. Rien de plus naturel dans le chef d'un Coppola qui n'avait pas son égal pour installer un sentiment de proximité entre ses acteurs, dont il resserrait les liens au gré de dîners et autres répétitions - avec des résultats palpables à l'écran. De son propre aveu très " famille ", le réalisateur saura aussi ménager une place aux siens dans la distribution : musicien, son père Carmine Coppola partagera l'oscar du meilleur compositeur avec Nino Rota pour la partition du Parrain II. Quant à sa fille Sofia, future réalisatrice de Lost in Translation, notamment, elle figure dans chacun des trois épisodes : elle est le bébé baptisé à la fin du premier, avant de faire une fugace apparition dans le second, et d'enfin camper la fille de Michael Corleone dans l'épilogue. Fait suffisamment rare pour être souligné, The Godfather constitua, de même que ses suites, un succès à la fois critique et public. Le volet initial de la trilogie fut, parmi d'autres records, le premier film américain à dépasser la barre mythique des 100 millions de dollars de recettes. Il devait par ailleurs obtenir, en 1972, les oscars du meilleur film, du meilleur scénario et du meilleur acteur. Réalisé deux ans plus tard, et considéré par beaucoup comme supérieur encore, le second volet devait pour sa part recueillir six statuettes (dont celles du meilleur film, du meilleur réalisateur et du meilleur second rôle pour Robert De Niro). Enfin, The Godfather III, appendice réalisé en 1990, recueillera de son côté 6 nominations. C'est dire si, en termes de reconnaissance comme de qualité, on a rarement fait mieux. J.-F. Pluijger