Ce n'est sans doute pas l'effet d'une simple coïncidence : depuis douze ans, Le Soir, premier quotidien francophone du pays, a vu ses rédacteurs en chef successifs claquer la porte ou être priés de la prendre. Le quotidien du groupe Rossel a ainsi usé prématurément trois pilotes (Yvon Toussaint, Guy Duplat, Pierre Lefèvre) et deux copilotes (Jean-Pierre Stroobants, André Riche), soit davantage que ceux qui s'étaient succédé à la barre durant les nonante-deux premières années d'existence du journal.
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Ce n'est sans doute pas l'effet d'une simple coïncidence : depuis douze ans, Le Soir, premier quotidien francophone du pays, a vu ses rédacteurs en chef successifs claquer la porte ou être priés de la prendre. Le quotidien du groupe Rossel a ainsi usé prématurément trois pilotes (Yvon Toussaint, Guy Duplat, Pierre Lefèvre) et deux copilotes (Jean-Pierre Stroobants, André Riche), soit davantage que ceux qui s'étaient succédé à la barre durant les nonante-deux premières années d'existence du journal. Voici douze ans, Le Soir vendait chaque jour 158 300 exemplaires réalisés par 92 journalistes. Sa diffusion est tombée aujourd'hui à 112 800 exemplaires, alors que sa rédaction s'élargissait à 150 membres. Contrairement aux apparences, ces chiffres ne parlent pas d'eux-mêmes pour comprendre la violente crise ouverte la semaine dernière entre la rédaction et la direction du journal. Il ne suffit pas, en effet, de pointer l'érosion du lectorat, l'échec des réformes, les pesanteurs d'une équipe ou la rigidité du nouveau patron pour conclure qu'il n'y a là qu'un conflit banal dans une entreprise en difficulté. Derrière la mobilisation des journalistes, mais aussi celle de nombreux lecteurs, opposés à la nomination d'un directeur des rédactions (du Soir, du Soir en ligne et du Soir Magazine) venu de l'extérieur, il faut distinguer les circonstances particulières de l'affaire et ce qui relève des symptômes généraux d'une presse en mutation. Que fut-il reproché à l'administrateur délégué de Rossel, Bernard Marchant, avant l'intervention, le 26 novembre, d'un cessez-le-feu Rue Royale ? Sur la forme, de mettre les rédactions et leurs responsables sous la tutelle d'un directeur, au mépris d'une convention interne de novembre 1989 donnant aux journalistes un droit de regard et d'avis en cette matière. Sur le fond, de faire entrer le loup dans la bergerie : jusqu'alors directeur de la rédaction de La Dernière Heure, Daniel Van Wylick, pressenti au poste en question, incarne, qu'il le veuille ou non, qu'il en soit ou non l'unique acteur, un type de journalisme que la rédaction du Soir tient pour son antithèse. Un journalisme de proximité parfois tapageur et souvent futile, un goût prononcé pour le sensationnel et le facile, une façon de nager trop ostensiblement dans les courants réputés porteurs. Van Wylick viendrait ainsi transformer le quotidien de la rue Royale en "journal populaire" et introduire là ses méthodes de gestion peu réputées, naguère, pour leur humanité. Cette vision manichéenne est caricaturale, donc injuste et blessante comme le furent certaines réactions outrancières lues ces derniers jours. La rédaction du Soir n'est pas peuplée que d'agneaux. Elle porte collectivement sa part de responsabilité dans les piètres résultats du quotidien et elle ne rechigne pas toujours à pratiquer ce journalisme "populaire" qui la dégoûte soudain. Quant à Daniel Van Wylick, il est aussi le responsable d'un journal au succès commercial confirmé - situation devenue rarissime en Belgique -, fort d'une équipe créative et capable d'aller à la rencontre du lecteur. La capacité de l'un à animer demain un autre type de quotidien et des autres à retrouver la sérénité relève du pari. Les dégâts causés par les événements de la semaine, eux, sont bien visibles : un rédacteur en chef et son adjoint démis de leurs fonctions, une rupture de confiance entre la rédaction et l'administrateur délégué, de l'amertume, des larmes et des divisions entre journalistes, une image de paquebot déboussolé. C'est dire à quel point le moratoire patronal et la suspension, par le personnel, du préavis de grève ont seulement interrompu le conflit mais pas désamorcé la crise.Parce qu'elle se déroule au Soir, qui reste une institution dans le paysage culturel et démocratique du pays, cette crise a reçu un écho important, y compris dans le quotidien lui-même. Elle révèle cependant une situation qui dépasse largement ses murs. Quoi qu'en dise Bernard Marchant, un journal n'est pas une entreprise comme les autres. A la dimension purement économique qui ne la distingue en rien d'une fabrique de fil électrique ou de savon, l'entreprise de presse ajoute sa logique éditoriale. Le capital financier d'un côté, le capital intellectuel de l'autre. A chacun ses dépositaires -administrateurs ou journalistes -, ses principes de fonctionnement et même ses publics spécifiques: ainsi, choyés par les gestionnaires, les annonceurs publicitaires, indispensables à la bonne marche économique du journal, ne figurent en rien dans les préoccupations des journalistes. Leur déontologie le leur interdit ! Les événements du Soir sont venus douloureusement rappeler cette étrange dualité. Bernard Marchant a récolté la tempête parce qu'il s'est situé exclusivement sur le terrain du management pour procéder à la nomination contestée, selon une logique sans doute irréprochable, mais incomplète. Signe des temps : dans la presse quotidienne, bien des rédacteurs en chef qui disposaient, voici quinze ans encore, d'une énorme autonomie et de l'entière confiance de leur direction n'ont plus, aujourd'hui, la première et pas toujours la seconde... L'autre leçon générale est bien moins pessimiste. Elle est donnée par les lecteurs. Leurs marques d'attachement -qui n'exclut pas la critique - exprimées aussi promptement dans les moments difficiles disent bien, entre les lignes, ce qu'est le journal : un outil d'information, certes, mais aussi un espace de dialogues silencieux, un chantier de constructions démocratiques, un lien social à protéger. Les marchands de fil électrique ne recevront jamais de tels courriers.