Le cinéma n'a que très rarement pris le chemin du pôle Nord, de cette région arctique et du peuple qui l'habite, les Inuit. On compte sur les doigts de la main les films évoquant la culture de ceux qu'on préférait appeler Esquimaux. Il y eut bien, en 1960, Les Dents du Diable ( The Savage Innocents), drame brutal et poignant d'un Nicholas Ray projetant sur le personnage d'Inuk l'Esquimau (joué par Anthony Quinn) ses idées libertaires. Plus que cette puissante célébration d'une nature humaine intacte et forcément rebelle aux raideurs de nos cultures policées, l'histoire du cinéma aura retenu le film de Robert Flaherty, Nanouk l'Esquimau( Nanook of the North). Tournée en 1922 par un spécialiste génial du documentaire, cette oeuvre financée par... les fourrures Révillon témoignait de la vie quotidienne d'une famil...

Le cinéma n'a que très rarement pris le chemin du pôle Nord, de cette région arctique et du peuple qui l'habite, les Inuit. On compte sur les doigts de la main les films évoquant la culture de ceux qu'on préférait appeler Esquimaux. Il y eut bien, en 1960, Les Dents du Diable ( The Savage Innocents), drame brutal et poignant d'un Nicholas Ray projetant sur le personnage d'Inuk l'Esquimau (joué par Anthony Quinn) ses idées libertaires. Plus que cette puissante célébration d'une nature humaine intacte et forcément rebelle aux raideurs de nos cultures policées, l'histoire du cinéma aura retenu le film de Robert Flaherty, Nanouk l'Esquimau( Nanook of the North). Tournée en 1922 par un spécialiste génial du documentaire, cette oeuvre financée par... les fourrures Révillon témoignait de la vie quotidienne d'une famille inuit en images magnifiques. Portées par un esprit idéaliste, ces dernières firent beaucoup pour établir une vision aimable mais réductrice de la culture inuit, basée sur le mythe du "bon sauvage" et une innocence supposée, confinant parfois à une naïveté enfantine lorsque le personnage central entreprenait par exemple de "goûter" cet étrange objet qu'est un phonographe... Zacharias Kunuk n'ignore rien du film de Flaherty, de ses qualités mais aussi de ses limites logiques, vu l'époque où il fut réalisé. Lui-même a consacré plusieurs documentaires à la société dont il est issu. Créateur d'Igloolik Isuma Productions, la première société canadienne de production indépendante appartenant à des Inuit, il fut sculpteur à succès avant de passer derrière la caméra. Auteur notamment de Nipi ( Voix) et de Nanuqiurutiga ( Mon Premier Ours polaire), deux films ayant obtenu un écho international certain, Kunuk a fait une rencontre déterminante en la personne de Paul Apak Angilirq, aventurier, documentariste et scénariste d'un projet qui devait devenir le premier long-métrage de fiction inuit, Atanarjuat la légende de l'homme rapide. Décédé d'un cancer en 1998, à l'âge de 44 ans, Apak n'aura pas vu son script réalisé. Il aurait, c'est certain, éprouvé une légitime fierté en voyant comment Zacharias Kunuk l'avait mis en images. Atanarjuat s'est révélé au monde voici exactement un an, au Festival de Cannes où il devait valoir à son réalisateur la très enviée Caméra d'or, récompensant le meilleur premier film, toutes sections confondues. Cette oeuvre superbe et originale nous emmène dans une petite communauté nomade, où vivent les deux frères Atanarjuat et Amaqjuaq, "l'homme rapide" et "l'homme fort". Ils sont les fils de Tulimaq, écarté du pouvoir par l'action maléfique d'un chaman. Ils grandiront en marge d'une communauté divisée, où le mal a étendu son empire et où la violence explose régulièrement. Sur fond de rivalités amoureuses, une nouvelle tragédie se produira lorsque Amaqjuaq sera assassiné. Echappant de justesse aux tueurs qui le visaient aussi, Atanarjuat courra vers l'horizon dans une fuite éperdue. Présumé mort, il réapparaîtra pour l'inévitable apurement des comptes du passé... Fulgurances visuellesZacharias Kunuk a filmé Atanarjuat en format Bétacam numérique, écran large, avant de le transférer sur pellicule 35 mm. Les conditions de tournage, on ne peut plus extrêmes, excluaient de toute manière l'utilisation d'un support cinéma. Le résultat est particulièrement somptueux, captant la rude beauté des paysages arctiques ainsi que celle de ses habitants. Kunuk et son scénariste se sont attachés à démystifier quelques stéréotypes, tout en offrant en partage un récit légendaire, fidèle au mode de narration propre à la tradition orale inuit. S'il dure près de trois heures et peut susciter chez certains quelque frustration, le spectacle d' Atanarjuat retient constamment l'attention par sa maîtrise du rythme et de l'action, par ses fulgurances formelles aussi, qui font par exemple d'un rituel chamanique une expérience visuelle totalement inédite et déroutante. Le générique final est pimenté d'images exposant le tournage de certaines séquences. Une manière d'affirmer le caractère fictionnel de tout ce qui précède, et d'en assumer la dimension "fabriquée". Le plus grand bonheur d' Atanarjuat n'en réside pas moins dans l'extraordinaire immédiateté de son style, en caméra portée (elle-même objet nomade) et présence saisissante d'un cadre quasi documentaire. Le film nous propose une surprenante plongée dans une culture méconnue. Il constitue aussi une éclairante réaffirmation du potentiel unique qui est celui du cinéma. Louis Danvers