Savez-vous que ce coin de trottoir est célèbre ? Des stars du cinéma ont commencé leur carrière ici... " Yao Chunlin et Xiao Wu jouent des coudes au milieu de la foule qui se presse à l'entrée des studios de cinéma de Pékin. Tous espèrent décrocher un rôle de figurant dans un téléfilm à grand spectacle. Une femme entre deux âges sort sur le trottoir, un carnet et un stylo à la main. Elle fait circuler le calepin parmi les apprentis acteurs qui se pressent autour d'elle, et récupère quelques dizaines de numéros de téléphones portables. " On vous appellera si on a besoin de vous. " Puis elle tourne les talons.
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Savez-vous que ce coin de trottoir est célèbre ? Des stars du cinéma ont commencé leur carrière ici... " Yao Chunlin et Xiao Wu jouent des coudes au milieu de la foule qui se presse à l'entrée des studios de cinéma de Pékin. Tous espèrent décrocher un rôle de figurant dans un téléfilm à grand spectacle. Une femme entre deux âges sort sur le trottoir, un carnet et un stylo à la main. Elle fait circuler le calepin parmi les apprentis acteurs qui se pressent autour d'elle, et récupère quelques dizaines de numéros de téléphones portables. " On vous appellera si on a besoin de vous. " Puis elle tourne les talons. Les studios de Pékin, les plus grands d'Asie, ont été créés en 1949 par le nouveau régime communiste. Avec son arche formée de drapeaux rouges surmontés de trois statues - un ouvrier, un soldat et un paysan - leur porte d'entrée évoque un cinéma de propagande d'un autre âge (voir l'encadré). Quelque 130 films ou téléfilms y sont produits chaque année. Les fictions historiques sont nombreuses, et chacune exige des centaines de figurants. Pour les trouver, les producteurs n'ont pas à chercher loin ; ils piochent dans la foule serrée des volontaires qui se réunit chaque matin sur le trottoir. Pour une bouchée de pain, ces jeunes migrants venus des provinces les plus pauvres du pays espèrent devenir figurants d'un jour. Crise économique oblige, ils ne rechignent pas, malgré les 20 yuans quotidiens de salaire (2,20 euros). Chacun espère échapper aux chantiers ou à l'usine en se faisant remarquer. Ils citent le cas de Wang Baoqiang, un ouvrier qui aurait commencé comme eux, avant d'être remarqué et d'obtenir un rôle dans Blind Shaft, le film de Li Yang (2003). Venu exprès du Hebei, une province située au sud-est de la capitale, Hu Min, 22 ans, a débarqué à Pékin avec trois amis. " Au début, explique-t-il, je trouvais ça amusant. Mais maintenant, c'est trop dur. Je me donne encore un mois pour percer. Après, je retournerai chez moi. Un boulot à l'usine m'attend - douze heures par jour, à fabriquer des serviettes en papier. "" 20 yuans, c'est insuffisant pour vivre une journée à Pékin. Et nous ne travaillons pas tous les jours. Impossible de se remplir le ventre et de se loger à la fois ! Il faut se débrouiller ", explique Yang Yong. Originaire d'une famille paysanne du Shanxi (nord), il se fait appeler Anfang. " Mon nom d'acteur ", précise-t-il. La solution au problème du logement, ils l'ont trouvée à 1 kilomètre des studios : le McDonald's de Beitaipingqiao reste ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Chaque soir, ils s'y rendent à une petite dizaine et dorment sur place. " On n'a pas assez d'argent pour consommer mais, au moins, c'est chauffé. " La direction du restaurant ferme les yeux sur cette clientèle clandestine et discrète. D'autres apprentis figurants trouvent refuge dans les cafés Internet du coin, où, pour 10 yuans (1,10 euro), on peut passer la nuit devant un écran d'ordinateur. L'été, certains dorment à même le sol dans les passages souterrains, sous le périphérique. Il est minuit passé. Yang Yong, Yao Chunlin et leurs copains sont assoupis, affalés sur les banquettes du fast-food. Sous les néons, certains n'arrivent pas à trouver le sommeil. Ils ont la faim au ventre. Xiao Dan, 17 ans, presque en état de choc, se met à pleurer. Il vient de voir une fille de son âge qui fouillait dans une poubelle pour récupérer les restes jetés par un client. Celle-ci, revenue à sa table, mange en silence les frites froides. " Jamais je n'aurais pensé rencontrer quelqu'un comme moi, faisant les poubelles pour manger ", sanglote ce fils de paysan originaire de la province de Jilin (nord-est), arrivé une semaine plus tôt. L'adolescente qui mange les frites, Gao Yangyang, est originaire du Henan, province très pauvre de l'est de la Chine. Elle a d'abord été serveuse, puis ouvrière. Tous les soirs, elle vient dormir et manger ici. La nuit est courte... A 4 h 30, tous se réveillent et quittent les banquettes tièdes pour piétiner devant l'entrée des studios. " C'est à l'aube que l'on a le plus de chances de se faire embaucher pour la journée, explique Yao Chunlin. Après, c'est plus difficile. " Aujourd'hui, la chance leur sourit : tous sont pris pour le tournage d'une production sino-japonaise. Un mur de rêve raconte une amitié entre deux enfants, l'un japonais, l'autre chinois. L'histoire se passe en Chine, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, au moment de la débâcle japonaise. Au lever du soleil, les 150 figurants recrutés sont organisés en lignes avec une rigueur quasi militaire. L'équipe du tournage leur distribue des ballots de vêtements usés pour qu'ils s'habillent en coolies, en soldats nationalistes ou japonais. Gao Yangyang et d'autres figurantes sont coiffées en quelques minutes. Derrière le décor, qui reproduit une rue d'époque, dépassent les immeubles monotones de Pékin. Au premier clap, nous voici en 1945, et soudain s'animent des vendeurs à la criée, des élégantes en qipaï et des pousse-pousse. La caméra glisse silencieusement sur des rails en un long travelling. Une Jeep et un side-car chargés de soldats remontent la rue. Xue Ru est costumé en passant, un chapeau mou sur la tête et une valise à la main. Il a 20 ans et vient de Mandchourie. " Je veux devenir célèbre, dit-il d'une voix de fausset, entre deux prises. Même si on ne me paie pas, j'accepte d'être figurant. " La journée de tournage dure une douzaine d'heures. Au moment de quitter les studios, chacun reçoit sa paie : 20 yuans. Le soir, de retour au fast-food, Ni Tiedao soupire : " lls s'imaginent qu'ils vont devenir acteurs... Ils rêvent tous ! " Cet ancien professeur de danse, âgé de 45 ans, est arrivé ici en 2001. Il décroche un petit rôle de temps en temps, mais n'espère pas plus. " L'année dernière, j'arrivais à gagner de 100 à 200 yuans par jour (de 11 à 22 euros). Mais depuis la crise, c'est beaucoup plus compliqué. De plus en plus de monde se bouscule à l'entrée des studios. J'ai calculé qu'en dix ans près de 2 millions de personnes ont cherché à se faire embaucher comme figurantà La plupart ne tiennent que quelques jours. C'est bien trop dur. "A la nuit tombée, dans ce quartier de Pékin, on croise parfois des jeunes provinciaux qui mendient. Ils ne demandent pas d'argent, mais plutôt qu'on leur paie un bol de nouilles. Des scènes inhabituelles dans la capitale. La misère avait disparu de Chine. Revient-elle, avec la crise ? Quels choix s'offrent à cette jeunesse qui aspire à un autre destin que celui de paysan ou d'ouvrier sur une chaîne de montage ? " Je suis arrivé à Pékin il y a dix jours, explique Yang Yong. Je me donne un an pour percer dans le cinéma. Pour cela, s'il le faut, je dormirai toutes les nuits dehors. Rien n'est pire que de ne pas chercher à réaliser son rêve. De toutes ses forces. " l robert neville. reportage photo : gilles SaBrié pour le vif/l'express; R. N.