Comme ça, sur le petit écran du téléphone portable - l'entretien s'est déroulé via l'application Messenger - on devine avoir affaire à un solide gaillard au sourire bonhomme dont les rires francs jalonneront une conversation certes pleine de vie mais aussi de mélancolie. Et pour cause. Avant d'aborder inévita- blement la tragédie qui foudroie le peuple de cet ancien soldat de l'armée bosniaque que l'intéressé raconte dans Les Bosniaques : hommes, villes, barbelés (1994) et surtout d'aborder Le Livre des départs (1), on demande à Velibor de fermer les yeux - ce qu'il fait - et de penser à une image, un son, une odeur, un parfum... qui lui rappelle sa terre natale. Après quelques secondes, ses paupières se soulèvent et son visage sourit.
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Comme ça, sur le petit écran du téléphone portable - l'entretien s'est déroulé via l'application Messenger - on devine avoir affaire à un solide gaillard au sourire bonhomme dont les rires francs jalonneront une conversation certes pleine de vie mais aussi de mélancolie. Et pour cause. Avant d'aborder inévita- blement la tragédie qui foudroie le peuple de cet ancien soldat de l'armée bosniaque que l'intéressé raconte dans Les Bosniaques : hommes, villes, barbelés (1994) et surtout d'aborder Le Livre des départs (1), on demande à Velibor de fermer les yeux - ce qu'il fait - et de penser à une image, un son, une odeur, un parfum... qui lui rappelle sa terre natale. Après quelques secondes, ses paupières se soulèvent et son visage sourit. " C'est un souvenir gastronomique ", confesse l'intéressé. " Partout dans le pays, en septembre, les femmes préparent pendant des heures devant la maison l' ajvar. C'est une crème de poivrons grillés à l'odeur particulière et orientale. C'est la première chose qui me vient à l'esprit quand je pense à mon pays, à la ville où je suis né, Odzak. Une petite ville de 15 000 habitants trois fois libérée en six mois. " D'un condiment avec lequel on tartine généreusement son pain à un conflit qui cause la mort de 140 000 personnes et qui exhume des très vilains mots, comme purification ethnique, il n'y a qu'un pas que l'écrivain franchit aussi naturellement qu'il descendrait une grande bouteille d'Ozujsko, l'excellente blonde locale. " Je mesure 195 centimètres ", avoue-t-il d'emblée. " J'ai déjà eu beaucoup de chance de ne pas me faire tuer. J'ai pris cela comme un rendez-vous avec le destin. Ensuite, tout s'est terminé par une débâcle militaire, humanitaire et européenne. La première défaite de l'Europe, c'est la chute de Sarajevo. La bibliothèque nationale de Bosnie a été incendiée. Un million et demi de livres ont brûlé en vingt-quatre heures. " Après avoir déserté de l'armée bosniaque, Velibor Colic se retrouve enfermé chez les Croates dans un stade de foot, un " camp de regroupement ". Les conditions de vie dans ce qu'il faut bien appeler par un autre très vilain mot, " camp de concentration ", sont blessantes, humiliantes. Il profite d'un orage violent et d'un taux élevé d'alcoolémie chez les gardiens pour s'échapper. " Je pense que les graines de tous nos malheurs, y compris, je pèse mes mots, celles du terrorisme, ont aussi germé de cette guerre. " On en oublie presque le dernier miracle. Son arrivée dans un centre de réfugié(e)s à Rennes en 1992. Sous Tito, la Yougoslavie ne musèle pas la culture. Tous les grands auteurs qu'affectionne Velibor Colic sont traduits en serbo-croate. Camus, Baudelaire, Garcia- Marquez, Kerouac ou Bukowski tandis que les Sex Pistols et Lou Reed s'écoutent entre copains. Parce qu'il n'est pas assez doué pour embrasser une carrière de footballeur, il empoigne la basse dans le groupe Hey Joe. " On passait notre temps à dire que ce n'était pas un hommage à Hendrix mais bien à Joe Strummer, le chanteur de Clash ", s'amuse-t-il à l'évocation de cette anecdote. Les cuivres rutilants du label Stax (Otis Redding, Rufus Thomas, Sam & Dave...) l'emmènent virtuellement au Blue Note ou au Birdland, les légendaires club de jazz de New York. De sa passion pour le jazz naît une collaboration comme critique pour le quotidien Les Dernières Nouvelles d' Alsace à Strasbourg de 2002 à 2008. De là à poser que la rythmique et le souffle de son écriture viennent des écoutes répétées des disques de John Coltrane ou Duke Ellington ? " Mon écriture est très rythmique ", admet-il. " Le souffle est important pour raconter une histoire. J'ai eu la chance de rencontrer Archie Shepp. Je me souviens qu'il m'a dit qu'une note ratée est une faute professionnelle tandis qu'une note de trop, c'est une faute de goût. Ça s'applique aussi à l'écriture. Tout est question de la manière de raconter une histoire. Après, à vous de voir si vous voulez être John Coltrane ou Guy de Maussapant. De toute façon, à mes yeux, c'est Kerouac le jazzman ultime. " Dans Le Livre des départs, deuxième volet d'une trilogie entamée par Manuel d'exil (Comment réussir son exil en trente-cinq leçons), Velibor Colic raconte avec finesse, drôlerie et déchirement ses pérégrinations dans l'Hexagone. Un mélange de réflexions, d'observations sur la vie. Sa vie. Ses doutes. Le deuil, les femmes et la littérature. " La littérature nous rend autant que nous lui donnons ", peut-on lire à la page 145. Sont également cités Kundera, John Fante, Hemingway, Lewis Carroll, Philip Roth, Proust, Truman Capote, Emily Dickinson ou Mark Twain mais aussi Pierre Dac, Nietzsche et saint Augustin. Le tout, en français dans un texte écrit entre Douarnenez, Strasbourg, Berlin, Trogir et Genève entre 2016 et 2019. " Je ne me pose même pas la question de la langue. Mon Manuel d'exil est écrit dans la langue de l'exil. Cette langue française me dédouane parce que ce n'est pas ma langue maternelle, la langue de mon enfance. C'est ma langue d'adulte. " Comme il le dit mieux que personne : " Le Livre des départs, c'est la multitude des petits départs à l'intérieur d'un grand départ. Comme des poupées russes. Modestement, je veux me rapprocher de ces grands écrivains de l'exil comme Stefan Zweig. Les dissidents russes évoquent l'âme dans l'exil. C'est aussi l'histoire d'un déplacement de corps. Il y a des trains, des métros, je prends l'avion pour enterrer mon frère en Suède. C'est très minéral. " Infatigable raconteur d'histoires avec qui on s'imagine très bien refaire le monde jusque tard dans la nuit, Velibor Colic prend congé sur cette poignante et magnifique anecdote. " Il y a quelques années, toujours à Strasbourg, je discute avec une grande chanteuse tzigane, Esma Redzepova, paix à son âme, qui est la Ella Fitzgerald des Balkans. Je lui demande qui est ce peuple tzigane nomade et elle me répond par cette métaphore : "Le peuple tzigane est une abeille. Qui vole de fleur en fleur et qui perd à chaque fois un petit peu de pollen. Et de ce pol- len est né ce peuple de nomades." " (1) Le Livre des départs, par Velibor Colic, Gallimard, 182 p.