Auteur de Keynes, Lucas, d'une macroéconomie à l'autre, qui vient de sortir aux éditions Dalloz, et professeur d'histoire des théories économiques à l'UCL et aux Facultés Saint-Louis, à Bruxelles, Michel De Vroey aborde ce sujet afin de mieux appréhender les critiques actuelles.
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Auteur de Keynes, Lucas, d'une macroéconomie à l'autre, qui vient de sortir aux éditions Dalloz, et professeur d'histoire des théories économiques à l'UCL et aux Facultés Saint-Louis, à Bruxelles, Michel De Vroey aborde ce sujet afin de mieux appréhender les critiques actuelles. > Michel De Vroey : Le libéralisme est une doctrine qui affirme qu'une économie de marché, fondée sur la recherche de profit, fonctionne plus efficacement qu'une économie dirigée. Cette doctrine a une longue histoire, on la fait souvent remonter à Adam Smith, le fameux auteur du livre La Richesse des nations (fin du xviiie siècle). La crise actuelle est-elle le signe de son ressac, sinon de sa fin ? >On ne peut répondre à cette question car elle est mal posée. Elle présuppose en effet que libéralisme est une doctrine homogène. Or, si ceci a pu être vrai au xixe siècle quand le libéralisme et le communisme se trouvaient dans un rapport d'opposition polaire, ce n'est plus le cas aujourd'hui. Au fil du temps, le libéralisme s'est différencié. Autrement dit, il comporte plusieurs composantes ? >On peut dégager quatre positions en matière de libéralisme économique. Le premier peut être appelé le plein libéralisme; le second, le libéralisme mitigé; le troisième, l'anti-libéralisme mitigé; et le quatrième, l'anti-libéralisme " tout court ". De plus, des distinctions doivent être faites à l'intérieur de certaines de ces catégories. Ainsi, dans le groupe des pleins libéraux, on peut distinguer les partisans du laisser-faire, qui pensent que le système concurrentiel se régénère de lui-même, et les partisans d'un système concurrentiel régulé. Ces derniers, comme les premiers, pensent que la concurrence est le moteur de l'économie, mais ils reconnaissent qu'il s'agit d'un moteur délicat. Son bon fonctionnement implique une série de préalables culturels et institutionnels. Ils pensent aussi que l'Etat a un rôle à jouer dans son maintien, notamment pour éviter que des pratiques non concurrentielles ne s'installent. Quant aux libéraux mitigés, certains d'entre eux - les libéraux keynésiens - croient en l'efficacité globale de l'économie de marché mais pensent que ce système peut connaître des défaillances de fonctionnement, en particulier des insuffisances de la demande globale. Ils estiment que l'Etat a un rôle stabilisateur à jouer à cet égard. L'origine de cette forme particulière d'adhésion au libéralisme est due au célèbre économiste britannique John Maynard Keynes, dont la conviction avait été forgée par la grande crise des années 1930. Une autre forme de libéralisme mitigé est ce qu'on peut appeler le libéralisme de coexistence. Ses défenseurs sont en faveur de l'économie de marché, mais pas pour l'ensemble des secteurs économiques. Ils estiment qu'il existe des secteurs, comme la sécurité sociale ou l'éducation, pour lesquels la gestion étatique est préférable. La catégorie des anti-libéraux mitigés, quant à elle, regroupe les personnes qui adhèrent à l'économie de marché, mais avec réticence, comme à contrec£ur. Ils admettent son efficacité, mais pensent qu'elle comporte des excès qu'il s'agit de brider. D'accord, diraient ses partisans, que les entreprises fassent du profit, mais pas d'une manière effrénée. Il s'agit dont d'une posture hybride. Alors que toutes ces catégories adhèrent, à des degrés différents, au libéralisme économique, il n'en va plus de même pour la dernière catégorie, l'anti-libéralisme tout court. Les tenants de celui-ci sont tout à fait opposés au système de marché et veulent installer une économie planifiée. Il s'agit donc des adhérents au marxisme. >Adopter cette grille des degrés de libéralisme permet une vision plus subtile des positions en présence. Cela entraîne différentes conséquences. Premier exemple, de nos jours, ce n'est jamais le libéralisme qu'on critique mais le néolibéralisme. Ceci est étonnant car, à l'examen, il n'est pas clair en quoi le néolibéralisme se distingue du libéralisme en général. Dès lors, on ne voit pas la raison d'être du glissement de terminologie qui s'est produit. Ma grille de lecture permet d'éclaircir la chose. La cible de la critique du néo-libéralisme est un degré précis de libéralisme, le " plein libéralisme de laisser-faire " qui, sous l'égide de Margaret Thatcher et Ronald Reagan, a effectivement connu une période de suprématie, après avoir détrôné le libéralisme mitigé qui avait été dominant précédemment. Reste que cette critique est ambiguë, tant qu'on ne précise pas au nom de quelle conception alternative elle est posée. S'agit-il du libéralisme mitigé à la Keynes, du libéralisme de coexistence, de l'anti-libéralisme mitigé ou de l'anti-libéralisme tout court ? Une seconde leçon se dégage de la construction d'une typologie des libéralismes. On admettra que le point de vue marxiste n'est défendu que par une minorité de la population de nos pays, disons, pour compter large, 10 %. Mais cela signifie que les nonante autres pour cent sont, ne fût-ce qu'avec réticence, des partisans de l'économie de marché et, donc, adhèrent au libéralisme économique. Comment concilier ceci avec l'impression se dégageant par exemple de la lecture des journaux du caractère tellement répandu de l'anti-libéralisme ? De nouveau, ce paradoxe se clarifierait si l'on spécifiait le type de libéralisme qui est mis en cause. >Effectivement, on peut s'interroger sur l'impact de la crise sur les positions adoptées quant au libéralisme. On constate bien évidemment un glissement des rapports de force entre ces positions. Cette fois, c'est le laisser-faire qui se trouve sur la défensive et les défenseurs des degrés inférieurs qui se voient requinquer. Mais ceci ne signifie pas l'enterrement du libéralisme économique. http://perso.uclouvain.be/michel.devroey Entretien : Didier Grogna