Une fin d'après-midi à Namur. Heure de pointe. Le Grognon est quadrillé par un incessant ballet automobile, orchestré par les longs feux rouges qui jalonnent les voiries. Pas moins de 30 000 véhicules circuleraient ici chaque jour. Sur les dalles grises et orangées de l'esplanade, un alignement de voitures, encore et toujours. La vue en contre-plongée sur la Citadelle ne parvient pas à égayer les lieux. On en oublierait presque que c'est à la pointe de ce triangle bétonné que la Meuse et la Sambre s'embrassent.
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Une fin d'après-midi à Namur. Heure de pointe. Le Grognon est quadrillé par un incessant ballet automobile, orchestré par les longs feux rouges qui jalonnent les voiries. Pas moins de 30 000 véhicules circuleraient ici chaque jour. Sur les dalles grises et orangées de l'esplanade, un alignement de voitures, encore et toujours. La vue en contre-plongée sur la Citadelle ne parvient pas à égayer les lieux. On en oublierait presque que c'est à la pointe de ce triangle bétonné que la Meuse et la Sambre s'embrassent. Difficile d'imaginer que l'endroit fut un jour le coeur de la capitale wallonne. Un coeur qui a progressivement cessé de battre au fil des démolitions d'habitations qui y trônaient jusqu'en 1972. Le Grognon était alors devenu le plus célèbre des terrains vagues namurois. Son réaménagement allégé inauguré en 2008 ne lui aura pas permis de se départir de son allure de no man's land. Cela pourrait changer. Telle est à tout le moins la volonté de la majorité CDH/MR/Ecolo, emmenée par le bourgmestre humaniste Maxime Prévot. Un lifting en profondeur de cette place voisine du parlement wallon inscrit en bonne place sur la liste des " grands projets structurants " dressée au lendemain des élections communales de 2012. Pas question, toutefois, de plancher sur un " Botta " bis, un éventuel petit frère du projet pharaonique d'hémicycle et une " maison des parlementaires " en forme de bateau construits les pieds dans le fleuve. Un dessein porté en 1996 par l'architecte suisse du même nom qui avait réussi, lors d'une consultation populaire sans précédent, à ne recueillir que 6 % de votes favorables. Cette fois, les autorités ont retenu les leçons du passé et envisagent plutôt un mélange d'ambition et de retenue. Ambition, car " le Grognon doit redevenir la carte de visite de la ville ", clame le maïeur. Retenue, car le souhait des politiques namurois - tous partis confondus - est de conserver cette fonction d'agora dégagée. Place nette, du moins en surface. En sous-sol, par contre, du changement : la construction d'un parking souterrain. De 300 à 400 places (voeu de la majorité) ou d'environ 1 000 (souhait de l'opposition PS). Encore faudra-t-il consulter les spécialistes en la matière pour évaluer les possibilités. Mais l'objectif reste de débarrasser les lieux des voitures qui y stationnent actuellement. Autre volonté : renouer avec le fleuve. " Nous souhaitons dégager de l'espace afin que les gens puissent plus facilement accéder à l'eau et que le lien entre la Sambre et la Meuse soit retrouvé ", expose Anne Barzin, Première échevine libérale. Pour ensuite y implanter de manière permanente un Quai des arts, sorte de place du Tertre à la sauce namuroise déjà expérimentée cet été ? L'idée a été lancée. " Les rives n'appartiennent pas à la Ville mais à la Direction générale opérationnelle des voies navigables, note-t-elle. Il faudra voir ce qu'il est possible de faire. " Tout dépendra surtout de la façon dont cette rénovation parviendra à résoudre l'épineux problème de la circulation routière. Pour libérer de l'espace en surface côté Meuse, que faire de l'omniprésent trafic ? " Ce sera la clé du succès, prédit Arnaud Gavroy, échevin de l'Aménagement du territoire (Ecolo). Dans un premier temps, nous avions pensé à l'enterrer. Mais cette option serait synonyme de trop de difficultés. Dès lors, l'idée est de le déplacer en lui faisant faire un crochet avant de rejoindre le pont, peut-être grâce à une redistribution via un rond-point. " Plus question, donc, que les voiries continuent de longer le fleuve. D'autant que la pointe du Grognon ne devrait pas rester vierge. " Nous allons lancer un appel à projet pour la réalisation d'un bâtiment abritant de l'Horeca, annonce Maxime Prévot. Il nous faut un geste architectural fort. " Un geste architectural fort ? " Cela veut tout dire et rien à la fois ", soupire Sophie Opsomer, architecte et membre de l'ASBL Namur2080, collectif de réflexion sur les questions urbanistiques. A ses yeux, comme à ceux de son président Geoffrey Caruso, géographe et professeur à l'Université du Luxembourg, la ville aurait sauté une étape primordiale : celle de l'usage des sols à l'échelle globale. Comprenez : la réalisation d'un plan à grande échelle déterminant pourquoi/comment/où positionner les différents projets namurois. " Il faut élargir les perspectives, plaide-t-il. Ne pas se contenter d'implanter tel projet à tel endroit sans se soucier des liens que celui-ci entretiendra avec le reste du territoire. Les autorités devraient faire appel à de grands urbanistes. Ne plus uniquement réaliser des projets de bâtiments, mais bien de fonctionnement. Les villes phares qui comptent sur la carte européenne sont celles qui ont réalisé cette démarche. Namur, en tant que capitale wallonne, mérite de se donner cette vision. " L'association espère également que la consultation populaire ne sera pas oubliée. " Ce n'est pas parce que Vivacité a donné la parole aux Namurois (NDLR : la radio de la RTBF a organisé au printemps dernier une série d'émissions spéciales lors desquelles les habitants pouvaient donner leur avis) et que le débat a retrouvé un écho auprès du public qu'il faut considérer que tout le monde a été entendu. Il faudra prendre le temps de bien mener l'enquête publique ", insiste Geoffrey Caruso. Avant d'en arriver là, les autorités devront d'abord trouver les moyens (financiers) de leurs ambitions. Les 3 millions d'euros issus d'une généreuse enveloppe offerte par la Région wallonne (d'un total de 22 millions) ne suffiront sans doute pas pour mener à bien les travaux. Même si ceux du parking souterrain étaient confiés à un investisseur privé. Le BEP (Bureau économique de la Province) planche actuellement sur la constitution d'un dossier sur le thème " Namur, ville numérique ", dans l'espoir de décrocher des fonds européens Feder. Ce qui implique que le Grognon, d'une manière ou d'une autre, devra avoir un lien avec le thème des nouvelles technologies. En abritant sur sa pointe une cantine numérique dédiée non seulement à l'Horeca mais aussi au coworking et à la rencontre entre acteurs des secteurs politique/ culturel/ touristique, comme le propose le PS ? Trop tôt pour le dire. Le dossier n'en est finalement qu'à ses premiers pas et des fouilles archéologiques doivent encore être réalisées durant six mois à un an. " Tout dépendra de la capacité de Namur à aller chercher des subsides et des partenariats avec le secteur privé, résumé Eliane Tillieux, cheffe de file de l'opposition PS. Sans cela, il va de soi que la Ville, seule, ne pourra pas porter le réaménagement du Grognon. " Cela n'empêche pas Maxime Prévot d'avancer qu'une nouvelle esplanade pourrait émerger d'ici à quatre ou cinq ans. Optimiste. Trop ? Par Mélanie Geelkens