L'heure est grave, la situation financière et économique prend une tournure désespérée, mais le calme règne. Avant la tempête ? Les dirigeants politiques ne lésinent ni sur la dépense ni sur les discours faussement rassurants pour essayer de donner le change. Mais, à l'instar des patrons et des leaders syndicaux, ils marchent sur des £ufs. Un seul objectif les obsède : sauver à tout prix un système dont le naufrage conduirait tout droit au chaos. Et éviter que le climat social n'entre en zone de turbulences.
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L'heure est grave, la situation financière et économique prend une tournure désespérée, mais le calme règne. Avant la tempête ? Les dirigeants politiques ne lésinent ni sur la dépense ni sur les discours faussement rassurants pour essayer de donner le change. Mais, à l'instar des patrons et des leaders syndicaux, ils marchent sur des £ufs. Un seul objectif les obsède : sauver à tout prix un système dont le naufrage conduirait tout droit au chaos. Et éviter que le climat social n'entre en zone de turbulences. C'est dans la tête que ça se passe : matraqués par une avalanche de nouvelles plus inquiétantes les unes que les autres, les contribuables, épargnants ou actionnaires - et, pour certains, tout cela à la fois - se tiennent cois. " Cette apathie n'a rien de surprenant. Elle tient d'abord à l'ignorance : ce qui se passe dans les hautes sphères de la politique et de la finance échappe globalement à la compréhension du commun des mortels. Comme aux économistes, d'ailleurs ", relève Claude Javeau, sociologue à l'ULB. " On leur balance à chaque journal télévisé les indices de la Bourse comme on leur communique les résultats des matchs de foot ", ironise l'historienne de l'ULB Anne Morelli. Cette valse endiablée des milliards d'un coin à l'autre de la planète et même en Belgique garde encore un côté désincarné aux yeux du plus grand nombre. " Tant que les gens ne se retrouvent pas devant des guichets de banque fermés, tant que les distributeurs automatiques leur fournissent des billets, ils ont l'impression que la machine tourne ", poursuit Claude Javeau. Il faut une atteinte directe et brutale aux avoirs des citoyens pour matérialiser un accès de colère ou un début de panique. Ici, ce sont les épargnants belges de la banque islandaise Kaupthing qui réclament dans la rue la libération de leurs comptes bloqués. Là, ce sont des clients d'Ethias qui se ruent dans les agences en apprenant que leur mutuelle d'assurances n'avait plus que quatre jours pour trouver 1,5 milliard d'euros. " Les premiers à ressentir les effets de la crise sont les dirigeants des PME, mais ils ne sont pas vraiment du genre à manifester dans la rue ", reprend Javeau. Elle dissuade les gens de remettre en cause radicalement le système. " Ils feront des économies, consommeront moins, reporteront le remplacement de leur voiture. Mais il n'y a pas de quoi les jeter en masse dans la rue ", selon Javeau. Locataires expulsés, files de chômeurs sur les trottoirs : les dégâts sociaux engendrés par la crise des années 1930 s'étalaient de manière bien plus cruelle sur la voie publique. Ils font partie de l'arsenal classique du pouvoir pour se prémunir des mouvements sociaux, selon Anne Morelli : " En confondant le sort des petits épargnants, des actionnaires et des spéculateurs, qui sont tous secourus par l'Etat, on fait en sorte que la population victime de la baisse du pouvoir d'achat s'identifie aux intérêts des puissants. " Etant tous dans la même galère, tous sont invités à ramer dans le même sens.... Et puis, grince Anne Morelli, " on continue de détourner l'attention des consommateurs en leur livrant de la pacotille : le GSM dernier cri, le GPS qui les conduira peut-être au bureau du chômage. C'est le principe du pain et des jeux ". Rien de tel qu'une bonne performance des Diables rouges face aux Grands d'Espagne, en football, pour penser à autre chose. Anne Morelli ne l'attend certainement pas de la famille socialiste. " Il n'y a aucun discours de gauche. Le PS n'a jamais remis en cause l'économie de marché dérégulée, il s'est engouffré dans le processus des privatisations. " " Qui est encore là pour scander le slogan de la lutte des classes ? " s'interroge Claude Javeau. " En Belgique, ils n'ont jamais été un facteur d'agitation sociale. Ils ont trop à perdre pour cela : la cogestion du chômage, une présence dans les organes de la Banque nationale ", constate Claude Javeau. Anne Morelli abonde dans le même sens : " Ils ont toujours fait office de calmants, en veillant à étouffer les mouvements sociaux. C'est un syndicalisme de canalisation. " Leur hantise permanente : éviter d'être débordés par la base. Prompts à se mobiliser pour remettre en cause le système financier et économique actuel, on les découvre d'une surprenante discrétion au moment même où les événements semblent leur donner raison... " Cela montre bien la faiblesse de ces grands rassemblements : ils pèchent par un déficit profond de combat idéologique et de proposition politique solide. Ils ne savent plus quel est leur adversaire. Tout cela est frileux, inconsistant ", analyse Bernard Francq, sociologue à l'UCL et spécialiste des mouvements sociaux. Quant à l'extrême gauche, elle ne semble pas en mesure de capitaliser sur la faillite des banquiers. Les grandes grèves quasi insurrectionnelles de 1960-1961 contre la Loi unique avaient leur figure charismatique pour porter et incarner le combat : le syndicaliste liégeois André Renard. C'est tout sauf le cas aujourd'hui. " La Belgique n'est pas un pays des extrêmes. C'est un pays quadrillé d'associations ", assure Claude Javeau. " Il n'y a jamais eu de parti révolutionnaire en Belgique ", ajoute Anne Morelli, qui a dirigé un ouvrage collectif à paraître sur l'histoire des rébellions et des subversifs dans nos contrées depuis l'époque romaine. Le Grand Soir n'est pas pour demain. P. Hx