Une mère, cigarette au bec, l'air un peu tristounet dans sa jupe beige au ras des genoux. Son fils, déjà presque adulte. Il ne parle pas. C'est un grand gamin en sandales et chaussettes, qui joue assis par terre avec un écureuil en plastique. De ses mains aussi, qu'il agite en gestes rituels, disgracieux, répétitifs. Il est autiste. Elle s'en excuse, dans sa belle langue slave. Il ne sait rien du passé qu'elle va lui révéler... Ainsi débute, par un " préprologue parlé " conçu par le metteur en scène volontiers iconoclaste Dmitri Tcherniakov, 49 ans, le récit du Conte du tsar Saltane, l'opéra en quatre actes de Nikolaï Rimski-Korsakov créé dans un théâtre ...

Une mère, cigarette au bec, l'air un peu tristounet dans sa jupe beige au ras des genoux. Son fils, déjà presque adulte. Il ne parle pas. C'est un grand gamin en sandales et chaussettes, qui joue assis par terre avec un écureuil en plastique. De ses mains aussi, qu'il agite en gestes rituels, disgracieux, répétitifs. Il est autiste. Elle s'en excuse, dans sa belle langue slave. Il ne sait rien du passé qu'elle va lui révéler... Ainsi débute, par un " préprologue parlé " conçu par le metteur en scène volontiers iconoclaste Dmitri Tcherniakov, 49 ans, le récit du Conte du tsar Saltane, l'opéra en quatre actes de Nikolaï Rimski-Korsakov créé dans un théâtre privé de Moscou en 1900. L'oeuvre, considérée comme trop étrange, a mis du temps à s'imposer dans les salles lyriques : montée à La Monnaie en 1926 (deux ans avant Paris), elle n'avait jamais retrouvé, depuis, le chemin de la scène bruxelloise. Où son atmosphère féerique se dote d'une extravagance supplémentaire... Loin des évocations folkloriques des traditionnels boyards, matriochkas et autres coupoles en oignon, le fils de Saltane, le tsarévitch Gvidone, est en effet ici atteint de troubles du comportement : il se balance, bat des paumes, se roule au sol. A partir d'une histoire anodine tirée d'un texte de Pouchkine connu de tous les petits Russes (la tsarine Militrissa, victime d'un complot ourdi par ses deux soeurs jalouses, vit à distance de la cour impériale dans une ville merveilleuse, pacifique et cultivée, en compagnie de son rejeton qui tombera sous le charme d'un cygne-jeune fille), cette invention, loin de compliquer la donne, ajoute du piquant à l'exil forcé de la mère et de l'enfant, et autorise surtout le déroulement quasi permanent d'une vidéo expliquant à l'adolescent déficient ce qu'il n'a pu capter, jusque-là, de sa vie particulière sans père. Il faut alors imaginer une autre trouvaille, toute technologique, celle-là. Car cette vidéo (produite par le studio Show Consulting, à Saint-Pétersbourg) est en réalité un long dessin animé qui sert à beaucoup de choses, sur scène : à doubler, via des personnages très Walt Disney croqués au fusain, les solistes qui se meuvent au premier plan, comme à leur servir simplement de décors, grâce à d'ingénieux effets spéciaux. Le résultat est incroyablement bluffant, en particulier lors du fameux Vol du bourdon, l'interlude orchestral du troisième acte, qui donne simultanément à voir, en trois univers parallèles, le jeune prince malade tout encombré de ses flappings (le ténor ukrainien Bogdan Volkov, 29 ans, aussi parfait de la voix que de son maniérisme moteur), ses méchantes tantes attablées à un banquet qu'on dirait tiré de Cendrillon, et les images à l'écran de l'insecte vrombissant, venant interagir avec les chanteurs qu'il taquine de ses plongeons rapides incessants. Et la musique, dans tout ça ? Au pupitre, Alain Altinoglu, fervent admirateur des orchestrations de génie de Rimski-Korsakov (dont il avait déjà dirigé avec succès Le Coq d'or, à La Monnaie, à l'hiver 2016), la sert d'une façon impeccable, offrant une euphonie jubilatoire aux choeurs, et d'incroyables couleurs sonores à ce monde fantastique et magique. Une réussite totale.