"Sans cette séquestration, je ne vois pas comment nous aurions pu obtenir la révision de nos indemnités de licenciement à la hausse. Mais nous aurions aussi pu tout perdre. " Le propos de cet ancien délégué syndical, employé dans une firme brabançonne prospère dont une partie des activités devaient être délocalisées vers la Chine et l'Inde, étonne, indigne et donne le frisson.
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"Sans cette séquestration, je ne vois pas comment nous aurions pu obtenir la révision de nos indemnités de licenciement à la hausse. Mais nous aurions aussi pu tout perdre. " Le propos de cet ancien délégué syndical, employé dans une firme brabançonne prospère dont une partie des activités devaient être délocalisées vers la Chine et l'Inde, étonne, indigne et donne le frisson. Car, sur le principe, la séquestration des membres d'une direction ne pourrait être cautionnée. Quand bien même cette privation de liberté de mouvement ne dure que quelques heures et que les cadres concernés sont alimentés en pizzas et en cafés. " Sur le plan juridique, cette pratique est inadmissible, tranche Pieter De Koster, avocat spécialisé en droit social. Le droit de grève est certes consacré par la loi, mais pas la séquestration. Elle est pénalement et civilement répréhensible. "Les auteurs de tels actes, qu'il s'agisse de salariés ou de délégués syndicaux, prennent donc des risques, le plus souvent sous le coup de l'émotion. " La règle de l'illégalité est claire, insiste Bernard Francq, sociologue du travail à l'UCL. Mais, se sentant méprisés, les salariés n'y pensent pas et recourent à des moyens d'action excessifs. "Rares en Belgique, alors qu'elles fleurissent en France, notamment chez Caterpillar, 3M ou Sony, les séquestrations de patrons, qui ne sont pas une invention récente, sont revenues en force dans l'actualité. Ces derniers jours, des directeurs ont été privés de liberté chez Cytec, à Drogenbos. On se souvient de situations similaires chez Splintex, Sigma Coating, NGK Europe, Eli Lilly ou à l'Hôpital français de Berchem-Sainte-Agathe, l'an dernier (lire encadré). " Si ces actions restent rares, c'est que le dialogue social fonctionne bien en Belgique, se réjouit Anne Demelenne, secrétaire générale de la FGTB. Et que l'on doit rarement en arriver à pareilles extrémités. " A contrario, la privation de liberté des patrons serait donc le prix à payer lorsque la concertation échoue dans l'entreprise concernée. Le contexte économico-social actuel n'aide évidemment pas. Nombre de salariés paient de leur emploi une crise dont ils ne sont pas responsables. Dans le même temps, des responsables de grandes entreprises quittent leur poste avec des primes de départ qui donnent le tournis. " Partir avec de plantureux bonus n'est-il pas plus grave que séquestrer des patrons durant une nuit ? " interroge Patrick Salvi, secrétaire régional montois du Setca (syndicat socialiste des employés). " Les employeurs qui recourent de plus en plus aux astreintes pour faire lever les piquets de grève, les parachutes dorés, tout ça, ça énerve, embraie Raymond Coumont, secrétaire général de la CNE (Centrale nationale des employés de la CSC). Cela suscite un sentiment d'injustice qui révolte les gens. Dans cette mesure, je suis avec eux. Mais c'est une erreur d'imaginer qu'il y a une stratégie derrière ces actions : on ne donne pas instruction à nos permanents de caler les patrons dans une salle jusqu'à obtention d'un accord. Quand ça arrive, on doit gérer... "Quoi qu'il en soit, ce n'est pas le contexte conjoncturel en lui-même qui donne lieu aux séquestrations. Celles-ci ont toujours des causes strictement locales. Soit le personnel et ses représentants n'ont pas les bons interlocuteurs face à eux : les membres de la direction avec lesquels le dialogue doit s'instaurer ont reçu des injonctions de la part de la haute direction ou de l'actionnaire et ils les appliquent. Ils ne disposent pas toujours des informations qui justifient la restructuration ou la fermeture de l'entreprise et, souvent, ne sont pas préparés à assumer les conséquences de cette annonce. " Dans ce cas, la séquestration peut forcer la direction à venir elle-même sur place pour expliquer ses choix ", détaille Patrick Salvi. Soit les négociateurs patronaux, de bonne foi, n'ont pas de mandat pour faire avancer la discussion. " Ce sont des employés comme les autres, souligne Eric Carlier, qui se définit comme un avocat travaillant pour un cabinet pro-patronal. Dès lors, pourquoi les séquestrer ? "Soit, enfin, la direction refuse le dialogue, ce qui, après des semaines de conflit, peut provoquer des dérapages. " Enfermer les patrons constitue parfois le seul moyen pour obtenir un rétablissement du dialogue social, affirme Jean-Marie Constant, président de la CSC wallonne. C'est dommage d'en arriver là, mais il n'y a, dans certains cas, pas d'autre solution. " La méconnaissance, par les multinationales, de la pratique de la concertation sociale à la belge ne fait rien pour arranger les choses. Peu coutumières du dialogue social, leurs directions sont parfois tentées de passer en force. " Dans ces cas-là, la séquestration peut se comprendre : c'est le seul honneur qui reste aux salariés ", avance Bernard Francq. Malgré tout, on sent bien les syndicats gênés aux entournures. Plusieurs de leurs représentants insistent d'ailleurs pour que l'on gomme le terme de séquestration au profit de celui de " réaction syndicale visant à réduire les conséquences des restructurations ". " Les travailleurs sont aussi pris en otage, insiste Jean-Marie Constant. On les utilise comme variable d'ajustement en cas de situation financière difficile. " Pour autant, aucune organisation syndicale n'est prête à couvrir des violences faites aux personnes ni une attaque contre l'outil de production. Toutes affirment qu'il faut éviter au maximum les séquestrations. Mais si elles se produisent, les syndicats ne les condamnent pas. C'est bien ce qui fâche le camp patronal. " Patrons, syndicats et gouvernement devraient déclarer ensemble que de tels procédés sont inacceptables, suggère Pieter Timmermans, directeur général à la FEB (Fédération des entreprises de Belgique). Et si ces appels au calme ne suffisaient pas, il faudrait songer à une initiative législative qui sanctionne de tels dérapages. "Nombreux sont ceux qui pointent du doigt la responsabilité des représentants syndicaux, à qui l'on reproche de ne pas pouvoir tenir leurs troupes. Certains délégués n'ont-ils d'ailleurs pas été récemment séquestrés, avec la direction ? " C'est une voie dangereuse, souligne l'avocat Pieter De Koster. A l'avenir, si ça continue, on devra négocier sous la surveillance de gardes de sécurité privés. Il faut absolument que les syndicats assurent mieux l'encadrement de leurs troupes. "La séquestration des délégués prouve bien que le personnel agit alors sous le strict coup de la colère. Dans certains cas, la manière dont les mesures de restructuration sont annoncées par la direction, plus que leur contenu, provoque sa réaction violente. Quand une direction locale est sommée d'annoncer une restructuration qu'elle n'a pas décidée elle-même, le personnel ressent souvent la procédure comme une humiliation de plus. " La colère est normale et fait partie du processus de deuil, détaille Sylviane Cannio, coach pour chefs d'entreprise. Elle survient quand le personnel ne se sent pas respecté et qu'il n'a plus rien à perdre. " Appelée dans les entreprises où des cadres de direction sont retenus contre leur gré, la police n'intervient généralement pas pour les libérer par la force. Manifestement, la consigne est de ne pas jeter d'huile sur le feu. La décision de l'intervention policière incombe aux bourgmestres qui, dans certains cas, prennent fait et cause pour les salariés de l'usine occupée. Ce qui fait bondir, sur les bancs patronaux, où l'on craint qu'à la longue d'aucuns considèrent ce type d'agissement comme normal. " Je conseillerais aux patrons séquestrés de ne pas se laisser faire ", résume Pieter Timmermans. Mais on risque d'aller vers une judiciarisation des relations sociales, ce que nul ne souhaite. " A leur place, je tenterais de sortir en force, embraie l'avocat Eric Carlier. On verra bien si des coups s'ensuivent. Et si cela arrive, il faut les faire constater. Dans tous les cas, il ne faut rien céder sur le terrain de la négociation proprement dite. "En Belgique, contrairement à la France, on ne propose pas encore aux chefs d'entreprise de suivre des formations pour pouvoir réagir au mieux à une éventuelle séquestration. Mais des coachs peuvent néanmoins les aiguiller. " Aux chefs d'entreprise qui viennent me trouver, je conseille d'abord d'écouter leurs interlocuteurs et d'entrer en dialogue, détaille Sylviane Cannio. Ensuite, il faut agir, par petits pas, et montrer sa bonne foi. Sinon, les gens s'énervent et la situation se dégrade. "Que se passe-t-il ensuite, lorsque la situation s'apaise et que les représentants de la direction et des syndicats ont trouvé un terrain d'entente, éventuellement avec l'aide d'un conciliateur social ? Selon les cas, l'accord final est plus favorable aux salariés que le plan d'origine. Parfois pas. Idem pour le dialogue social qui, dans certaines entreprises, s'en trouve amélioré. Dans d'autres, la méfiance est désormais de rigueur. L'accord conclu prévoit généralement que les membres de la direction renoncent à se pourvoir en justice contre les fauteurs de troubles, afin de ne pas remettre le feu aux poudres. Les médias se désintéressent peu à peu de la situation et rebondissent sur d'autres faits d'actualité. Jusqu'aux prochaines semailles de vent et aux inévitables récoltes de tempêtes... Laurence van Ruymbeke