Au sous-sol d'un bâtiment de l'arrondissement du Queens, à New York, la lumière vient éclairer une pièce poussiéreuse, où s'entassent sur des étagères des dizaines de classeurs et de dossiers aux couleurs passées. L'historien turc Taner Akçam accède pour la première fois aux archives privées de Krikor Guerguerian. Ce moine catholique a accumulé tout au long de sa vie témoignages et documents sur le génocide arménien, auquel il a réchappé en 1915, à l'âge de 4 ans, grâce à un frère aîné, après avoir assisté à la mise à mort de ses parents. Son neveu, Edmund, les a conservés en l'état depuis sa mort, en 1988, et autorisé Taner Akçam à les consulter, à l'occasion des cent ans du génocide.
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Au sous-sol d'un bâtiment de l'arrondissement du Queens, à New York, la lumière vient éclairer une pièce poussiéreuse, où s'entassent sur des étagères des dizaines de classeurs et de dossiers aux couleurs passées. L'historien turc Taner Akçam accède pour la première fois aux archives privées de Krikor Guerguerian. Ce moine catholique a accumulé tout au long de sa vie témoignages et documents sur le génocide arménien, auquel il a réchappé en 1915, à l'âge de 4 ans, grâce à un frère aîné, après avoir assisté à la mise à mort de ses parents. Son neveu, Edmund, les a conservés en l'état depuis sa mort, en 1988, et autorisé Taner Akçam à les consulter, à l'occasion des cent ans du génocide. " Mon mentor, l'historien Vahakn Dadrian, en avait déjà exploité une partie il y a un certain temps, raconte Akçam, professeur à l'université Clark, dans l'Etat du Massachusetts. Je pensais trouver dans cette cave des éléments des procès militaires menés à Constantinople au lendemain de la Première Guerre mondiale. " Le chercheur, dont l'essentiel des travaux porte sur ce génocide mené par l'armée ottomane, saisit un dossier au hasard. Coup de chance : " A l'intérieur, je trouve une feuille blanche pliée en deux. Sur un côté, un texte en turc, et sur l'autre, une traduction en anglais. En tête de page, Guerguerian précise qu'il s'agit de la page 29 des mémoires de Naïm Efendi. Je me suis dit : "Oh mon Dieu !, il possède les mémoires dans ses archives." " Cette découverte exceptionnelle est à l'origine du dernier livre de l'historien turc de 66 ans, Ordres de tuer. Arménie 1915 (CNRS éditions, 328p.). L'ouvrage démolit point par point les arguments assénés par le révisionnisme d'Etat. Il constitue un jalon historiographique majeur, alors que le président Recep Tayyip Erdogan, comme l'ont fait tous les dirigeants de la République de Turquie depuis sa fondation en 1923, refuse de qualifier de génocide le massacre de plus d'un million d'Arméniens de l'Empire ottoman au cours de la Première Guerre mondiale. Une trentaine de pays ont déjà reconnu son caractère génocidaire, suscitant l'ire d'Ankara. Pourquoi la découverte des mémoires de Naïm Efendi (ou Naïm Bey) est-elle donc cruciale ? Ce bureaucrate rattaché au service des déportations d'Alep a témoigné par écrit des massacres ordonnés par l'Etat ottoman et joint à son témoignage une cinquantaine de télégrammes accablants, dont certains signés par Taalat Pacha. Considéré comme le principal ordonnateur du génocide, ce dernier est l'un des " trois Pachas " - avec Enver Pacha et Djamal Pacha - à la tête du comité Union et progrès (CUP), qui a dirigé l'Empire ottoman de 1913 à 1918. Avant que Taner Akçam ne les retrouve dans les archives de Krikor Guerguerian, les mémoires de Naïm Efendi n'étaient connues que par des reprises - partielles - dans un livre à l'ambition documentaire publié en 1920 par un survivant du génocide, le journaliste Aram Andonian, qui l'a acheté au fonctionnaire. Pour discréditer le " scoop " d'Andonian, le ministère des Affaires étrangères turc fait publier en 1983, sous la plume de deux inconnus dans le domaine de la recherche historique, Sinasi Orel et Sureyya Yuca, un livre " prouvant " qu'il n'y a là qu'une création propagandiste arménienne. Il explique que le système de cryptage reproduit par Andonian ne correspond pas au système ottoman et prétend démontrer que Naïm n'a pas rédigé de mémoires, et même qu'il n'a jamais existé. " Le livre d'Orel et Yuca a eu un effet dévastateur sur la recherche, à un moment où elle n'avait pas le raffinement qu'on lui connaît depuis quelques années, explique Hamit Bozarslan, directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), à Paris. Par sa faute, les spécialistes ont décidé d'ignorer purement et simplement cette source de prime importance sur le génocide. " Ce fut notamment le cas de Taner Akçam, qui s'en repent de la plus belle des façons en pulvérisant désormais les arguments des démolisseurs. Ce qu'il a trouvé dans les archives Guerguerian, ce ne sont rien de moins que les reproductions de la totalité des mémoires de Naïm Efendi et d'une partie des télégrammes qu'il a cédés à Aram Andonian. Le moine chercheur les a photographiés en 1950, à Paris, à la bibliothèque Nubar, un conservatoire de la mémoire arménienne dirigé par Aram Andonian de 1928 jusqu'à sa mort en 1952, à 76 ans - pour des raisons mystérieuses, les documents originaux ont ensuite disparu et restent à ce jour introuvables. Les archives Guerguerian contiennent également une autre pépite, exploitée par Taner Akçam dans son livre : deux télégrammes prouvant l'intention génocidaire versés à l'acte d'inculpation du procès ouvert à Constantinople en 1919 contre les responsables gouvernementaux du CUP. Les historiens connaissaient l'existence de telles pièces, mais les pensaient perdues depuis des décennies, après leur probable destruction par les autorités turques. Krikor Guerguerian en a retrouvé une copie authentifiée dans les archives du patriarcat arménien de Jérusalem et s'est empressé, là encore, de les photographier. " Ces télégrammes constituent une preuve irréfutable, fait valoir Hamit Bozarslan. Certes, nombre d'autres télégrammes de Talaat Pacha, disponibles dans les archives turques, ne laissaient aucun doute sur la réalité du génocide arménien, de même que des lois et décrets ottomans. Mais grâce à de tels originaux, qui manquaient jusque-là, l'argument de l'absence de preuve écrite tombe. " Cependant, l'exploitation des archives Guerguerian, dorénavant accessibles sur Internet, n'est pas de nature à faire revoir leur position aux autorités turques. Ni à faire ouvrir certaines archives militaires, où les historiens estiment que se trouvent d'autres preuves irréfutables. " Erdogan avait entamé un lent processus d'ouverture pour une nouvelle approche de la souffrance des Arméniens, précise Taner Akçam. Mais depuis le coup d'Etat raté de 2016, les autorités sont revenues au déni total. "Ce révisionnisme, constitutif du cas arménien, s'explique par la mythification des origines de la Turquie moderne. " Certains des pères fondateurs de la République ont joué un rôle dans les massacres ou sont devenus riches grâce aux spoliations, rappelle Taner Akçam. Or, pour n'importe quelle nation, il est très difficile de reconnaître que de telles figures puissent être des tueurs et des voleurs. Pour que le pays dépasse cela, il lui faudrait une nouvelle identité démocratique. " Une voie que n'emprunte pas la Turquie du tout-puissant président Erdogan.