Fin mai, rendez-vous à la gare du Midi, où le transit bruxellois dégorge ses voyageurs dans l'agora encombrée du noeud ferroviaire. La Hongroise Veronika Harcsa, 36 ans, en fait partie : sa halte de 48 heures dans la capitale, en provenance de Londres, a pour but un concert et un tournage de clip avec Next.Ape. Le projet lancé il y a quelques mois par le batteur-compositeur Antoine Pierre traque le trip-hop avec des réminiscences de Massive Attack jazzy. Sur le premier EP, Harcsa fait planer ses textes dans ce qu'il faut bien qualifier d'absolue pureté vocale, le genre de larynx capable de défier les cimes sans jamais manquer d'oxygène émotionnel. La jeune femme - qui accuse une décennie de moins que son âge biologique - est de la race des chanteuses intégrales. Capable d'éclipser à peu près toutes les interprètes belges féminines sur le marché, incluant celles au succès plus tapageur et formaté.
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Fin mai, rendez-vous à la gare du Midi, où le transit bruxellois dégorge ses voyageurs dans l'agora encombrée du noeud ferroviaire. La Hongroise Veronika Harcsa, 36 ans, en fait partie : sa halte de 48 heures dans la capitale, en provenance de Londres, a pour but un concert et un tournage de clip avec Next.Ape. Le projet lancé il y a quelques mois par le batteur-compositeur Antoine Pierre traque le trip-hop avec des réminiscences de Massive Attack jazzy. Sur le premier EP, Harcsa fait planer ses textes dans ce qu'il faut bien qualifier d'absolue pureté vocale, le genre de larynx capable de défier les cimes sans jamais manquer d'oxygène émotionnel. La jeune femme - qui accuse une décennie de moins que son âge biologique - est de la race des chanteuses intégrales. Capable d'éclipser à peu près toutes les interprètes belges féminines sur le marché, incluant celles au succès plus tapageur et formaté. Veronika, c'est un zeste citronné de Janis Joplin pour l'intensité volcanique et davantage de Joni Mitchell pour la texture élastique et la maîtrise pimpante des voyelles. D'un mince gabarit doublé d'une blondeur cendrée rappelant la Canadienne fameuse. " J'adore Joni Mitchell mais je suis chanteuse, point ", précise la trentenaire devant une eau qui partage avec son regard une minéralité certaine. " Je suis influencée par Mitchell, Joplin ou Carmen McRae, et puis aussi Massive Attack ou Portishead, mais je n'oublie jamais qu'à cette étape-ci de ma vie, j'écris les textes et les musiques, étant aussi le boss d'un groupe. Ce qui veut dire que je dois décider des structures, de l'avenir, en dépit d'éventuelles influences. " Nulle prétention dans ces mots, plutôt une sûreté réaliste si l'on considère l'autre projet actuel de Veronika : son duo avec le guitariste, hongrois comme elle, Gyemant Balint. Signé sur un label berlinois -Traumton Records -, leur troisième album commun sorti en février dernier, Shapelifter, est victime d'une distribution fantomatique sur le territoire belge. Il faut pourtant écouter la merveille, disponible en digital ou en import : entre le premier et le dernier morceau aux parfums mitchelliens s'exposent des paysages d'une beauté tellurique. Comme dans San Francisco où les paradigmes de pop music fuient toute vulgarité d'époque pour filer vers la matrice originelle, celle qui dessine histoires, doutes et migrations. Ou Last Night, chanson a priori jazz qui s'accélère et trouve la route d'une transe digne d'un Nusrat Fateh Ali Khan alors que la guitare invente des orientalismes hongrois. Veronika se met alors à scatter comme une derviche chanteuse prise de tourbillons. Etourdissant, oui. Et puis, tout cela n'est pas qu'esthétique virtuose. Dans le titre Serge With Holy Scar, Veronika convoque ses douleurs passées - sans les préciser - admettant que le Serge " avec une sainte cicatrice ", c'est bien elle. Même si le prénom masculin est un clin d'oeil à feu Gainsbourg. " Le thème de ce disque, précise Veronika, ce sont les visages des villes où j'ai vécu ces dernières années, Bruxelles, Paris, Londres, Budapest. Dans leurs tissus intimes, leurs informations qui débordent, malgré les instants de solitude qu'on y trouve et le silence qui peut y régner. " Ce jour de mai, Veronika vient de Londres où elle réside depuis maintenant trois ans et demi avec un mari banquier, hongrois lui aussi, qui a décidé d'abandonner la finance pour étudier la philosophie. Ce sont leurs dernières semaines dans la capitale anglaise. La colocation londonienne hors de prix sera remplacée en ce début d'été 2019 par un bel appartement de Budapest. Cité jamais vraiment quittée puisque la chanteuse y a conservé un pied-à-terre et, surtout, son ADN. Veronika a grandi à une dizaine de kilomètres de la capitale, dans le petit village de Budakalasz. D'origine modeste, ses parents font des études qui élargissent le scope d'un " pays encore communiste, où on ne trouve ni bananes ni oranges ". La mère, francophile, travaille aux archives nationales, particulièrement sur les films français. Le père répare les camions d'une société qui l'envoie aussi dépanner les véhicules en rade à l'étranger. " Avant la chute du mur de Berlin, mon père avait donc déjà pas mal voyagé, entre Bagdad et Bruges, comme il disait. Donc, son point de vue était plus large que la moyenne hongroise, et moi j'ai grandi dans cette ouverture d'esprit. Comme dans l'opéra qu'il écoutait pendant ses siestes. " Veronika est plutôt douée en maths, mais ce talent-là et ses études en informatique à l'université de Budapest sont peu à peu vampirisées par une évidence : son singulier talent musical. Un séjour au Conservatoire de Budapest ne lui suffit pas : celui de Bruxelles sera la prochaine étape. Elle y suit les cours du pianiste Diederik Wissels et de son comparse, le chanteur David Linx qui lui apprend à dominer ses émotions pour mieux contrôler la voix. Dans ce contexte éducatif, Veronika se trouve diplômée dans la même promotion que le batteur Antoine Pierre, wonderboy du jazz belge qui, quasi- gamin, joue avec des pointures à la Philip Catherine. La connexion est aujourd'hui double : Veronika chante dans Next.Ape, le groupe de Pierre, et ce dernier joue dans la formation nouée avec Gyemant Balint, en compagnie du contrebassiste Nicolas Thys. Celui-ci et Pierre formant aussi la redoutable section rythmique de TaxiWars, le side project de Tom dEUS Barman. Voilà du puzzle à la belge. Et une crème musicale digne du talent de Veronika qui ne s'arrête pas à ces deux formations " belges " puisqu'elle travaille aussi sur des thèmes de Debussy avec une harpiste - en attente de remixage par un producteur électro-acoustique - et s'est par exemple trouvée en soprano dans un opéra à Bâle. Quelques années après un hit en Hongrie et une percée au Japon via un disque de reprises jazzy. En attendant une tournée avec Next.Ape passant par la Belgique en septembre prochain, Veronika donne chez nous deux concerts dans la configuration hongroise, parfaite occasion d'admirer sa singularité artistique.