Contrairement aux séries télé, qui suscitent déjà publications et colloques savants, le phénomène du tube (un air facile et creux, comme l'entendait Boris Vian) intéresse peu les universitaires. Emmanuel Poncet, 43 ans, rédacteur au magazine GQ et ex-chroniqueur musical à Libération, s'est donc emparé de ce bon sujet de société : " Même les médias culturels tardent à décrire l'émotion plastique, l'exaltation à la fois intime et éminemment sociale qui se joue dans les morceaux les plus commerciaux. " Et pourtant ! Depuis le début du XXIe siècle, notre exposition à ces mélodies obstinées qui envahissent et usurpent notre sphère mentale (via les smartphones, les pubs, le décor bruissant des restos ou de supermarchés) n'a jamais été aussi forte. Or, qu'elles s'intitulent The Final Countdown (Europe, 1986) ou Prendre un enfant par la main (Yves Duteuil, 1977), nul ne sait vraiment pourquoi certaines rengaines nous font à l'occasion verser des larmes au volant. Quels mystérieux circuits empruntent ces virus sonores véritablement obsédants ? Et existe-t-il des formules secrètes pour les fabriquer ?
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Contrairement aux séries télé, qui suscitent déjà publications et colloques savants, le phénomène du tube (un air facile et creux, comme l'entendait Boris Vian) intéresse peu les universitaires. Emmanuel Poncet, 43 ans, rédacteur au magazine GQ et ex-chroniqueur musical à Libération, s'est donc emparé de ce bon sujet de société : " Même les médias culturels tardent à décrire l'émotion plastique, l'exaltation à la fois intime et éminemment sociale qui se joue dans les morceaux les plus commerciaux. " Et pourtant ! Depuis le début du XXIe siècle, notre exposition à ces mélodies obstinées qui envahissent et usurpent notre sphère mentale (via les smartphones, les pubs, le décor bruissant des restos ou de supermarchés) n'a jamais été aussi forte. Or, qu'elles s'intitulent The Final Countdown (Europe, 1986) ou Prendre un enfant par la main (Yves Duteuil, 1977), nul ne sait vraiment pourquoi certaines rengaines nous font à l'occasion verser des larmes au volant. Quels mystérieux circuits empruntent ces virus sonores véritablement obsédants ? Et existe-t-il des formules secrètes pour les fabriquer ? Poncet suggère quelques pistes. Les airs entêtants nous habitent généralement depuis l'enfance. " Nous ne sommes que la chanson de nos 13 ans. Quels qu'ils furent. A vie ", assure l'écrivain Patrick Eudeline. Mais rien n'interdit, finalement, qu'ils se fixent encore plus tôt dans notre inconscient. Avant la naissance ? " Une ligne de basse (la voix du père), une mélodie (celle de la mère) et la rythmique des battements du c£ur amplifiés par le caisson utérin... Il se pourrait que notre première boîte de nuit soit le ventre maternel ! " propose Poncet. Souvent régressifs, les tubes n'épousent-ils pas, d'ailleurs, les lallations (les la la la, na na na) des bambins, comme dans le lancinant (et bien nommé) Can't Get You out of My Head, de Kylie Minogue (2002) ? Mais, s'ils apaisent et rassérènent, les tubes permettent aussi à chacun d'avancer, notamment d'explorer tranquillement sa sexualité, grâce à leur ingéniosité à " faire passer des thèmes osés de façon extraordinairement stylisée "... De manière systématique, claire et pionnière, et tout en admettant son amour assez limité pour la chanson française, Poncet défriche encore bien d'autres terrains, comme celui des relations complexes et assez perverses qu'entretiennent depuis un bout de temps tubes et politique, ou tubes et publicité. Quant aux ficelles qui font de ces damnés flonflons des succès planétaires garantis, impossible de les identifier : un tube peut naître de trente-six façons. " Le plus fascinant dans la création d'un hit, résume Poncet, reste ce moment où les fils du compositeur, du parolier, du producteur, de l'interprète et de l'arrangeur se touchent pour produire le plus court-circuit vers une illumination sonore, esthétique et psychologique d'autant plus miraculeuse qu'elle repose seulement sur quelques notes, mesures et rythmes primaires. " Il en va de même pour la pop et la musique sérieuse. Il n'empêche. Ils ont chacun profondément marqué leur époque. Tubes d'entre les tubes, les morceaux qui suivent (un par décennie) ont touché au c£ur des millions d'auditeurs, à un moment précis de leur existence. Aujourd'hui encore, " il suffit d'un DJ, d'un programmateur radio, d'un réalisateur de cinéma pour qu'ils resurgissent dans les mémoires comme autant d'"invités surprises" ", estime Poncet. A quoi tient leur éternité, parmi tant de chansonnettes oubliées ? Un éclair de génie, une technique commerciale, quelques "trucs" de composition, des circonstances particulières d'écriture... " Tout ça. Et le hasard. La recette du hit reste avant tout un mystère "... C'est l'£uvre classique la plus diffusée au monde. De l'aveu même de son compositeur, un thème " musico-sexuel " provocateur y évoque le triomphe généralisé des forces du mal, parmi des éléments parfaitement innocents. " Un chef-d'£uvre malheureusement vide de sens ", ajoutait Ravel, qui trouvait des analogies entre le fameux thème d'une minute à peine, inlassablement répété, et... une chaîne d'usine. Lorsque le Boléro fut joué pour la première fois, critiques, public et musiciens hurlèrent " Au fou ! " Il inspira cependant tout le courant de la musique répétitive de Steve Reich et Philippe Glass, de même que Claude Lelouch, pour Les Uns et les Autres (1980) ainsi que... la techno. Un album entier de " samples " lui a été consacré en 2008. " C'est une £uvre savante qui ne ressemble à rien, disait l'écrivain Jean Echenoz, mais on a l'impression d'être génétiquement né avec. "Depuis toujours, une infinité d'auditeurs de tous âges identifient instantanément l'arrivée, dans le récit, de Pierre (signalé par un quatuor à cordes), du chat (la clarinette) ou du loup (les cors)... Pièce conçue pour familiariser les enfants avec les instruments de l'orchestre, le hit de Prokofiev, avec ses motifs entêtants, n'échappe pourtant pas à une certaine naïveté. Saturé d'animaux chantants, ce morceau a néanmoins généré quantité de fragments recyclés, ainsi qu'une abondante discographie avec les meilleurs interprètes dans le rôle du récitant - Gérard Philipe, Fernandel, Jacques Brel, David Bowie, Eddy Mitchell, Jean Rochefort, et même Smaïn et Valérie Lemercier. Thriving on a Riff doit incontestablement son succès au talent de Birdie, mais aussi à la popularité de son riff, abréviation de rythmic figure, auquel le titre donne justement ses lettres de noblesse. Court motif, combinaison d'accords ou refrain, joué de façon répétitive par un musicien soliste d'une formation jazz ou rock, le riff est une séquence facilement mémorisable qui constitue le principal moteur de l'énergie du morceau. Parmi les riffs les plus célèbres : You Really Got Me, des Kinks (1964) ou Satisfaction, des Rolling Stones (1965). Et un petit nouveau qui cartonne : les notes mi-mi-sol-mi-ré-do-si de l'intro à Seven Nation Army, des White Stripes (2003). Scandé pour la première fois lors d'un match Club Bruges-AC Milan, ce riff est devenu l'hymne des supporters de foot, détrônant désormais We Are the Champions, de Queen (1973), considéré pourtant comme le morceau le plus " catchy " de tous les temps. L'un des plus grands classiques de l'histoire du rock ! Composé initialement par Richard Berry, cette pièce rythm'n'blues, où dialoguent un marin jamaïcain et un barman nommé Louie, est d'abord reprise par d'obscurs Américains, avant que les Kingsmen ne s'y attellent en avril 1963. Dès mai, Louie Louie prend la tête des hit-parades, bloqué au sommet par S£ur Sourire et son endiablée Dominique. Comme le chanteur des Kingsmen articule mal, les autorités soupçonnent qu'il marmonne des obscénités, et plusieurs radios censurent le disque... Nonobstant, le morceau, sorte de " passage obligé " pour les guitaristes, a été abondamment exploité : en 1993, on en recensait 1 200 versions différentes. Aujourd'hui, Soulja Boy, un rappeur américain de 21 ans, ahane Louuis, Louuis, même s'il s'agit cette fois de Louis Vuitton, qu'il prononce Vuittone... Un matin de l'hiver 1965, Paul McCartney se réveille en sursaut au dernier étage d'une maison de Wimpole Street, à Londres. " Une mélodie le possède, raconte Poncet. Il rejoint le piano placé juste à côté de son lit, s'assied sur le tabouret et joue d'une seule traite. " Curieusement, McCartney a le sentiment d'avoir déjà entendu cet air quelque part - un trouble banal que les médecins nomment paramnésie de certitude, et qui procure la sensation d'avoir déjà lu, ouï ou vécu certains événements. Le musicien fera même le tour des professionnels du disque pour vérifier que l'air est bien inédit. Conçu en quelques minutes, devenu l'un des plus grands tubes de l'histoire, le morceau envahit désormais, presque cinquante ans plus tard, la plupart des ascenseurs de la planète, sous sa forme muzak. Une mélodie très douce et très simple. La recette du Freak (12 millions d'exemplaires vendus dans le monde) reste un mystère. " On retient de ce morceau, l'un des plus grands appels à la danse de l'histoire de la pop music, qu'il est né en quelques heures à partir d'un mauvais trip de boîte de nuit ", raconte Poncet. Nile Rodgers, l'artisan-producteur du groupe, a souvent évoqué la genèse accidentelle du tube, la nuit du Nouvel An 1977. Econduit à l'entrée du Studio 54, le club mythique new-yorkais, il improvise à la guitare, en rageant, autour des paroles aimables du vigile qui l'a refoulé. " Fuck off ! " sera juste mué en " freak out ! " (flippe !), par égard à la censure... Dansant, funk et disco, malgré un beat assez lent : " Cet air mêle habilement l'hédonisme de la fête à un récit mélancolique - la résurrection, par la musique, d'une inconnue délaissée dans un bar ", constate Poncet. Son " hook " ? Des crissements de pneu et des chasses d'eau ! Révolutionnaires à l'époque, comme la caisse enregistreuse de Money des Pink Floyd (1973) ou les cloches d'église de Hells Bells d'AC/DC (1983), ces effets sonores ne le sont plus vraiment, de nos jours : " Nous vivons désormais une étrange confusion des sons où musique, air et bruits du quotidien se mêlent, se nourrissent mutuellement. " Il n'empêche : ce méga-succès commercial porte, sans le savoir, un intitulé " emblématique du pouvoir quasi existentiel des hits " : La Nuit Dernière, un DJ m'a sauvé la vie... En 1982, le DJ n'est pourtant pas encore le musicien à part entière, quasi sacré, des années 1990. L'un des singles les plus vendus dans l'histoire de la musique. Parce que le titre figure à la fois dans plusieurs albums de la chanteuse, mais aussi dans les DVD de ses tournées et, bien sûr, dans toutes les versions du film Titanic, My Heart Will Go On apparaît sur plus de 108 millions de supports musicaux dans le monde ! En radio, la chanson aurait été passée plus de 500 milliards de fois, ce qui fait de la voix de la Canadienne l'une des plus entendues du globe. Et dans l'antre sérieux de l'Opéra Garnier, à Paris, le chorégraphe gantois Alain Platel n'a pas hésité à utiliser My Heart... en ouverture de son spectacle Wolf, en hommage à Mozart. Cent millions de vues sur YouTube, sept millions de téléchargements iTunes : un record absolu. Le plus grand smash planétaire depuis le début du millénaire doit son essor au flash mob géant mis sur pied à Chicago, le 8 septembre 2009, lors du concert offert par les BEP à Oprah Winfrey, pour ses adieux au petit écran. Ce jour-là, un puis 10, puis 100, puis 21 000 spectateurs se mettent à danser, parfaitement synchrones. " La vidéo de ce show est fascinante jusqu'à l'obsession ", assure Poncet... alors que le morceau, très night-club, ne vaut pas tripette, est même " l'archétype du mauvais goût ". Sa pauvreté musicale, l'indigence de ses paroles ne l'empêchent pas, depuis, d'enflammer des cérémonies de JO, des soirées huppées à L.A., des salles de mariage rurales ou des universités d'été de divers partis politiques... Les seize millions de personnes qui ont acquis Rolling in the Deep sont-elles conscientes que des fantômes de Son of a Preacher Man, de Dusty Springfield, et de Don't Go, de Yahoo/Alison Moyet, habitent le morceau ? Pas sûr... Fin janvier 2011, Adele Laurie Blue Adkins, auteur-compositeur-interprète née à Londres le 8 mai 1988, incarnait en tout cas la seule artiste vivante à aligner deux hits dans le top 5 de l'Official Singles Chart et de l'Official Albums Chart simultanément depuis les Beatles, en 1964... Ses chansons Rolling in the Deep, Someone Like You et Set Fire to the Rain occupent à la même époque les trois premières places des vidéos les plus vues sur YouTube. Son secret ? Une voix reconnaissable entre toutes, qui mélange la clarté pétillante de la pop et le phrasé sophistiqué du jazz et du blues. Eloge des tubes, par Emmanuel Poncet, NiL, 232 p. VALÉRIE COLIN