Vendredi 11 septembre, 14 heures. La cour de récré ceinte des bâtiments néo-classiques du Koninklijk Atheneum van Antwerpen est remplie de grands ados jouant au foot ou se croisant avec légèreté. Un avant-goût de week-end illumine les visages des surveillants et des profs. Quelques filles portent des bandeaux acidulés assortis à leur tenue. Seule dans son bureau, la directrice, Karin Heremans, est parée des teintes flamboyantes de l'automne.
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Vendredi 11 septembre, 14 heures. La cour de récré ceinte des bâtiments néo-classiques du Koninklijk Atheneum van Antwerpen est remplie de grands ados jouant au foot ou se croisant avec légèreté. Un avant-goût de week-end illumine les visages des surveillants et des profs. Quelques filles portent des bandeaux acidulés assortis à leur tenue. Seule dans son bureau, la directrice, Karin Heremans, est parée des teintes flamboyantes de l'automne. Elle attend la décision du conseil de l'enseignement de la Communauté flamande. Celui-ci cherche la parade à l'arrêt du Conseil d'Etat, saisi en extrême urgence, début septembre, par une élève mécontente du nouveau règlement de l'athénée. Adopté en juin dernier, en même temps qu'à l'athénée de Hoboken, il interdit le port de signes religieux. L'avis de l'auditeur du Conseil d'Etat est déjà connu : pour qu'une telle mesure soit légale, elle devrait être prise pour l'ensemble des 700 écoles secondaires de l'enseignement officiel. D'où la réunion en urgence de ce vendredi 11 septembre... A 14 h 30 , le téléphone sonne. " Interdiction immédiate des signes politiques et religieux avec une transition d'un an pour les écoles qui n'ont pas encore de règlements ", traduit Karin Heremans. Un frisson court. " C'est historique pour Anvers et la Flandre ", lâche-t-elle. La décision est dans le droit fil de l'esprit des grands anciens de l' " Ecole secondaire " fondée par Napoléon, en 1807, la première école d'Etat en Flandre. Bastion de la libre-pensée, l'athénée royal d'Anvers a toujours été à l'avant-garde des combats émancipateurs : séparation de l'Eglise et de l'Etat, dignité de la langue flamande, dialogue interculturel. Comment qualifier l'événement actuel ? " Egalité et réciprocité, réfléchit la directrice. Oui, le mot tolérance a été remplacé par celui de réciprocité ". Karin Heremans a la politique dans le sang. Présidente de la régionale du SP.A de Lierre jusqu'en 2004, elle a contribué, avec d'autres intellectuels, au livre de Steve Stevaert, Ander geloof (Religion différente) paru en 2005 au Davidsfonds : un manifeste en faveur de l'accueil de toutes les confessions et philosophies. Invitée, en 2004, par la Commission du Dialogue interculturel (lire pages 26 et 27), elle avait plaidé pour le maintien de l'autorisation du voile islamique à l'école. Elle y croyait encore. Aujourd'hui, elle se souvient d'un autre 11 septembre. Celui de 2001. Alors qu'elle était en poste depuis dix jours à peine, elle a dû affronter la colère de ses élèves qui refusaient d'observer une minute de silence en mémoire des victimes des attentats commis par Al-Qaeda. " Pour ma famille, on n'a rien fait ", lui révèle une élève ex-yougoslave. La minute de silence a finalement été dédiée à toutes les victimes dans le monde. A la suite de cet incident, la directrice a choisi de faire de son établissement le champion du dialogue intercommunautaire. En effet, des jeunes de 45 nationalités différentes viennent y chercher les clés de leur avenir et, parfois, y apprendre le néerlandais. Karin Heremans a été pendant près de vingt ans prof de français et d'italien dans l'enseignement artistique. Elle a développé sa propre pédagogie, qu'elle applique à Anvers. " Par cycle de quatre années, dédiée chacune à une dimension - le temps, le choix, l'espace, l'homme -, nous explorons toutes les facettes d'une réalité. Le temps, par exemple, c'est la minute de silence pour les morts, c'est arriver à l'heure, c'est le temps cyclique des Orientaux, le temps linéaire des Occidentaux... " La jeune femme est dans l'utopie d'un " humanisme nouveau ", de " nouvelles Lumières " faisant de chaque élève un " citoyen du monde ". Pourquoi, soudain, bannir cette dimension religieuse qu'elle défendait naguère ? " En 2001, il y avait 46 % de musulmans dans l'école. En 2009, ils sont 80 %. L'équilibre était rompu. Nous n'y arrivions plus. Régulièrement, les profs venaient me confier qu'ils se trouvaient face à un mur. Des groupes très conservateurs imposaient leurs pratiques : manteaux de plus en plus longs, gants, boycottage de certains cours, refus de la mixité, etc. En 2007, 15 jeunes filles sont venues en burqa. Il a fallu interdire ce vêtement et les foulards couvrant les bras. Des élèves ont quitté l'école à cause de cette pression et d'autres qui y arrivaient sans foulard, au bout d'un mois, se sentaient obligées de le porter. "Pour protéger son projet pédagogique, Karin Heremans a décidé de modifier le règlement de l'athénée dans le sens d'une interdiction totale des signes religieux, mais dans la plus grande discrétion. Elle ne veut pas perturber les examens. Le 23 juin, une heure avant l'annonce, elle en informe l'imam Nordin Taouil, décrit aujourd'hui par la Sûreté de l'Etat comme un extrémiste de la mouvance salafiste-wahhabite. Il est " le " leader de la communauté musulmane d'Anvers et l'interlocuteur principal de la Ville pour l'islam. " Il m'a assurée de sa compréhension ", se souvient Karin Heremans. Confiante, elle prend la parole, l'imam à ses côtés, devant les élèves et les profs réunis dans la cour de récré. Mais l'homme appelle les filles musulmanes à la rébellion. C'est une tentative de prise de pouvoir. L'été est passé. La rentrée a été chaotique. Manifestations devant les athénées d'Anvers et de Hoboken. Les jeunes filles sont importunées jusque dans leurs familles ou sur le chemin de l'école par des milices de radicaux. " Dans la cour de récré, des mères musulmanes sont venues me féliciter d'avoir pris cette décision, se rappelle la directrice. Dans la rue, j'ai eu droit à de grands sourires de femmes en foulard. Je rêvais que, tout d'un coup, elles l'enlèvent et se mettent à danser. Les musulmanes modérées ne m'ont pas soutenue. " Des hommes lui ont aussi adressé des signes non équivoques de menaces de mort. " Quand des amis s'en sont inquiétés, je me suis reconnu le droit d'avoir peur ". Il y a eu aussi des surprises heureuses. " En juin, la déléguée des élèves, une fille de 19 ans qui ne portait pas le foulard, avait protesté contre l'interdiction. A la rentrée, elle a dit aux autres élèves qu'il fallait accepter le règlement et donner la priorité à leurs études et à leur école. Je lui dis encore merci du fond du c£ur. " Des 442 élèves de l'athénée royal d'Anvers inscrites durant l'année 2008-2009, 64 l'ont quitté pour d'autres écoles ou d'autres raisons que l'interdiction du voile. On est sans nouvelles de 48 jeunes. A 15 h 30, nouveau coup de téléphone, nouveau coup de théâtre. Le bureau du conseil de l'enseignement anversois, où se rencontrent les représentants des réseaux communal, catholique, provincial et de la Communauté flamande, soit 300 établissements en tout, s'est réuni sous la présidence de l'échevin Robert Vanhamme (SP.A). Décision a été prise de bannir le port de tout insigne religieux à partir du 1er septembre 2010. " L'égalité est une grande valeur, commente Karin Heremans. Ce que je reproche à certains musulmans, c'est leur manque d'empathie. La fille qui porte le voile doit se sentir aussi bien que celle qui ne le porte pas. Si ce n'est plus possible, il faut changer les règles. Dans le concept de " pluralisme actif ", je mets dorénavant l'accent sur le mot " actif ". Il ne suffit pas d'être côte à côte : il faut vivre ensemble. " Entre-temps, le Conseil d'Etat n'a pas suivi l'avis de l'auditeur. Il a débouté l'élève musulmane, qui s'y est prise trop tard, ou trop tôt, puisqu'elle n'a pas encore eu à subir la rigueur du nouveau règlement. Elle fait partie de ces 48 élèves qui se sont mises entre parenthèses du système scolaire. Marie-Cécile Royen