Lorsque l'on remonte le fil de la genèse de Juventud, proposé en avant-première à Mons puis aux Halles de Schaerbeek dans le cadre du festival Up ! (1), on se retrouve dans une petite artère de Schaerbeek, quelque part entre le chemin de fer et l'administration communale de la place Collignon, au Garage29. Un ancien garage donc, au 29 de la rue de Moerkerke. Un espace brut de décoffrage, aux murs de brique nue, que gèrent ensemble le chorégraphe- circassien argentin Nicanor de Elia et sa compagne Sabina Scarlat, danseuse et chorégraphe d'origine roumaine (2).
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Lorsque l'on remonte le fil de la genèse de Juventud, proposé en avant-première à Mons puis aux Halles de Schaerbeek dans le cadre du festival Up ! (1), on se retrouve dans une petite artère de Schaerbeek, quelque part entre le chemin de fer et l'administration communale de la place Collignon, au Garage29. Un ancien garage donc, au 29 de la rue de Moerkerke. Un espace brut de décoffrage, aux murs de brique nue, que gèrent ensemble le chorégraphe- circassien argentin Nicanor de Elia et sa compagne Sabina Scarlat, danseuse et chorégraphe d'origine roumaine (2). Le processus de recherche pour Juventud a commencé là. Et ce n'est pas le seul projet à y avoir germé. Quand le couple a repris le lieu en 2010, le Garage29 a comblé un vide à mi-chemin entre les espaces très alternatifs et les institutions. Avec sa hauteur sous plafond culminant à douze mètres, son épaisse chape au sol pouvant supporter un mas chinois ou une bascule et ses poutres solides pouvant soutenir un trapèze, il a été pris d'assaut par les danseurs et les circassiens désireux d'y développer une recherche ou d'y tester des amorces de spectacles devant un public avant d'entrer dans le circuit officiel. Happy Hour, le fameux duo de Mauro Paccagnella et Alessandro Bernardeschi, y a vu le jour. Plusieurs membres du collectif Les SlovaKs, mais aussi Alexander Vantournhout, Boris Gibé et la compagnie Les Choses de rien, Florencia Demestri ou encore Ben Fury et Louise Michel Jackson sont passés par là. Et en 2020, le Garage29 lance le GIN, un ensemble de résidences de recherche et de création étalées sur quatre semaines destinées aux artistes émergents. C'est dans cette pépinière fertile, le genre d'endroit indispensable à la création, que Sabina Scarlat a fait lire à Nicanor de Elia le Manifeste du futurisme, rédigé par Filippo Tommaso Marinetti et publié en 1909. Le déclencheur de Juventud. " C'est un texte qui parle de la vitesse et de la jeunesse (" juventud ", en espagnol), explique le chorégraphe. Le futurisme a permis une vision différente, avec cette idée d'arrêter de regarder vers l'arrière pour privilégier le futur. Toutes les expérimentations qui ont suivi, comme le dadaïsme, le surréalisme, la musique concrète, sont d'une certaine façon parties de là. " Juventud n'est pas un spectacle isolé : il s'inscrit dans un projet plus large de Nicanor de Elia, une recherche qu'il mène depuis quatre ans et qui vise à mêler le jonglage à une technique de danse en groupe intitulée Passing Through, inventée par le chorégraphe vénézuélien David Zambrano. " C'est une technique d'improvisation collective qui repose sur une quinzaine de lois, auxquelles tout le monde est soumis et qui permettent de créer un dialogue entre les interprètes, détaille Nicanor de Elia. Par exemple, une loi très basique est de ne jamais se déplacer en ligne droite, mais toujours en courbe. Mais la technique propose aussi des systèmes beaucoup plus complexes d'improvisation. C'est comme un jeu et c'est comparable à la musique jazz : il y a cette idée de solo, d'accompagnement, d'un style de composition où deux instruments peuvent voyager ensemble, sans se toucher, mais en étant conscients l'un de l'autre. Ça a été une révélation pour moi parce que le jonglage, dans son essence même, est très personnel, très individuel. Quand j'ai commencé à intervenir dans des écoles de cirque, j'ai appliqué cette méthode aux jongleurs et ça a donné des résultats impressionnants. Du coup, j'ai décidé de créer un groupe avec lequel j'allais pousser cette technique plus loin. " Changement de décor : à la mi-octobre 2019, on retrouve le groupe en question en pleine répétition sous la mezzanine du DansCentrumJette, pas loin du parc de Tour & Taxis. Ils sont finalement cinq jongleurs sur le plateau et chacun a son " arme " de prédilection. Pour le Madrilène Gonzalo Rodriguez Fernandez, qui a commencé à jongler par hasard, parce qu'un ami avait oublié ses trois balles dans sa chambre, ce sont les anneaux. Des anneaux que, depuis sept ans, il s'amuse à tordre et à combiner infiniment pour les transformer en chapeau, en masque, en bombe, en scaphandre, dans des petits tableaux souvent humoristiques, qui empruntent aussi au clown. Une formidable trouvaille. " L'idée de torsion des anneaux vient d'un exercice de théâtre à l'école, signale-t-il. Le prof nous avait demandé de créer un personnage avec notre propre agrès. Moi, j'avais inventé une espèce d'animal qui attaquait les gens avec les anneaux. Je les pliais dans mes mains, en jouant avec "l'explosion" qui se produit quand les anneaux reprennent leur forme initiale et qui permet de les projeter. Le plus difficile dans cette technique, c'est que les anneaux ne réagissent jamais de la même façon. Ça arrive tout le temps sur scène que les choses ne se passent pas comme prévu, il faut s'adapter. " Pour le Brésilien Lucas Castelo Branco et l'Uruguayen Juan Duarte Mateos, ce sont les balles. Le premier les associe à la danse hip-hop, dans un style personnel qui puise autant dans le popping, le waving que le krump. Le second n'utilise qu'une seule balle, avec une technique de contact : tout l'art est ici non pas de lancer la balle et de la rattraper, mais de la faire évoluer sur son corps. Rien que sur sa tête, Juan compte environ deux cents points d'équilibre. " Le plus compliqué dans la balle de contact, c'est d'équilibrer un objet qu'on ne regarde pas, confie- t-il. La deuxième étape, c'est d'équilibrer un objet qu'on ne regarde pas en étant soi-même en mouvement. Et puis on peut ajouter des difficultés dans la manière de se déplacer, par exemple à quatre pattes et le ventre vers le haut, avec les mains, avec un seul pied... On peut escalader un mur, une corde en gardant la balle en équilibre. Il y a des choses très visuelles, que le public adore, et qui ne sont pas difficiles - par exemple, faire des tractions avec la balle sur le front -mais il y aussi des petits mouvements, à peine visibles, qui peuvent prendre des années à être maîtrisés. " Troisième objet : les massues. Elles servent à l'Argentin Nahuel Desanto, formé initialement en danse classique et contemporaine, de prolongements à son corps en mouvement, dans des déplacements fluides et souples. Pour le Français Walid El Yafi, originaire de Nancy, les massues se combinent dans des lancers simultanés atteignant dix mètres de hauteur. Au DansCentrumJette, on le voit souffler et transpirer sous l'effort, alors qu'il démarre avec quatre massues, puis enchaîne avec cinq, puis six, puis sept... jusqu'à neuf lancées en même temps, en les plaçant au préalable soigneusement dans ses mains, les tenant par l'extrémité ou le milieu. " Quand je les lance, il y a toujours une part d'improvisation. Je ne suis pas un lanceur russe qui envoie parfaitement droit et qui sait où la massue va retomber. C'est plutôt que je lance la massue et, en fonction de l'endroit où elle va, je sais que je peux la rattraper, plus haut ou plus bas selon la manière dont je veux qu'elle atterrisse dans ma main. " Ces cinq-là, que Nicanor de Elia compare à des super-héros dotés de super-pouvoirs et dont les individualités se marient harmonieusement en un ensemble cohérent et solidaire, ont tous participé à Copyleft, un premier projet pensé pour les espaces publics, avec des musiciens qui improvisent sur les propres improvisations des jongleurs. " Sur cette base, on a développé le travail sur la vitesse, l'endurance et la collectivité, reprend le chorégraphe. On a poussé tout ça plus loin dans Juventud, avec aussi une nouvelle façon d'interagir avec l'autre, un peu plus absurde. " Finalement, à quelques jours de l'avant- première, le futurisme est surtout présent à travers la musique composée par Giovanni Di Domenico et les vidéos de Guillaume Bautista qui se mélangent intimement avec les lumières de Florence Richard, et plus globalement, dans un phénomène d'accélération qui englobe tout le spectacle. " Ça commence de façon très simple, avec une seule lumière, une seule personne, un seul objet, et petit à petit, ça se complexifie ", conclut Nicanor. Une montée en puissance qui, après quatre ans de gestation, s'apprête à être livrée officiellement au public. Attendez-vous à une sacrée détonation !