Qu'est-ce que le réel objectif, sinon cet atelier où se construit la seule réalité qui vaille, et sans laquelle ce réel objectif ne resterait qu'un ramassis d'outils aléatoires, dénué de toute signification ? Peut-être en sera-t-il autrement le jour où un homme ou une femme réussira à sortir de sa propre peau, de sa propre tête et de sa propre vie pour juger de l'ensemble. En attendant, nous restons les artisans et les prisonniers de la seule réalité qui soit : notre...

Qu'est-ce que le réel objectif, sinon cet atelier où se construit la seule réalité qui vaille, et sans laquelle ce réel objectif ne resterait qu'un ramassis d'outils aléatoires, dénué de toute signification ? Peut-être en sera-t-il autrement le jour où un homme ou une femme réussira à sortir de sa propre peau, de sa propre tête et de sa propre vie pour juger de l'ensemble. En attendant, nous restons les artisans et les prisonniers de la seule réalité qui soit : notre passé, nos désirs, nos illusions et nos rêves. Bref, notre propre rapport au monde. Si l'on osait le paradoxe, on dirait que " le reste est littérature "à Ce qui voudrait dire, en somme, que la littérature, la vraie et non celle que vise avec dédain l'expression reçue, est un espace de réalité primordial et privilégié. C'est aussi cette vraie vie qu'expriment les fantasmes et les fantômes conviés par Marie-Louise Audiberti dans son recueil de nouvelles Stations obligées, récemment primé par la Société des gens de lettres. On doit déjà à cette romancière et essayiste de nombreux ouvrages de grande qualité humaine et littéraire, dont Les Chemins de l'âge (HB, 2005), méditation allègre sur les mystères du temps et de l'identité. Cette fois, on accompagne une série de personnages dans leur univers familier et frontalier (entre réalités extérieure et intérieure), au fil de situations parfois critiques et parfois anodines. Mais quelle situation est vraiment anodine ou insignifiante pour qui voit tout son être incarné dans l'angoisse ou la prégnance d'un instant ? Comme cette femme terrorisée dans un autobus par le regard menaçant fixé sur elle par un passager dont elle finit par découvrir la canne blancheà Mais les enjeux peuvent être plus cruciaux comme la double vie - mais laquelle est rêvée ? - d'une jeune femme en qui se " crêpent le chignon " l'actrice réputée toujours en tournée et l'épouse et mère restée au village. Ou le destin d'un prisonnier qu'à la veille d'être libéré une marche épuisante emporte à travers son passé pour le ramener au choix de l'immobilité. Au gré de ces stations, on parle avec les disparus, on joue avec le temps, on franchit les limites. Sous le regard à la fois fraternel et sagace d'une romancière à l'imaginaire aussi foisonnant et poétique que son écriture. Stations obligées, par Marie-Louise Audiberti. Arbre vengeur, 136 p.