Le Vif/L'Express: A l'issue du G 20, le Premier ministre britannique, Gordon Brown, a évoqué l'avènement d'un " nouvel ordre mondial ". Qu'en pensez-vous ?

Daniel Cohen: On verra avec le temps. Pour l'instant, ce que l'on peut constater, c'est qu'un certain nombre de décisions qui étaient attendues ont été prises, mais qu'en revanche les décisions qui auraient pu constituer de véritables ruptures ont été évitées. Les Américains sont venus déterminés à ce qu'il n'y ait pas d'autorité supranationale de régulation de la finance, et ils ont eu gain de cause. En matière de relance, ce sont les Européens qui freinaient, et ils ont obtenu satisfaction, puisqu'ils ne se sont pas engagés à en faire davantage. En réalité, l'avancée la plus fondamentale concerne le rôle des institutions multilatérales déjà existantes : on s'engage à lutter contre le protectionnisme, ce qui revigore l'Organisation mondiale du commerce, on a évoqué l'Organisation internationale du travail, les Objectifs du millénaire pour le développementà Surtout, on donne des moyens nouveaux au Fonds monétaire international : on a triplé les fonds qui lui sont alloués et on lui a donné plus de latitude pour venir en ai...

Daniel Cohen: On verra avec le temps. Pour l'instant, ce que l'on peut constater, c'est qu'un certain nombre de décisions qui étaient attendues ont été prises, mais qu'en revanche les décisions qui auraient pu constituer de véritables ruptures ont été évitées. Les Américains sont venus déterminés à ce qu'il n'y ait pas d'autorité supranationale de régulation de la finance, et ils ont eu gain de cause. En matière de relance, ce sont les Européens qui freinaient, et ils ont obtenu satisfaction, puisqu'ils ne se sont pas engagés à en faire davantage. En réalité, l'avancée la plus fondamentale concerne le rôle des institutions multilatérales déjà existantes : on s'engage à lutter contre le protectionnisme, ce qui revigore l'Organisation mondiale du commerce, on a évoqué l'Organisation internationale du travail, les Objectifs du millénaire pour le développementà Surtout, on donne des moyens nouveaux au Fonds monétaire international : on a triplé les fonds qui lui sont alloués et on lui a donné plus de latitude pour venir en aide aux pays émergents en difficulté. Pour tous ceux qui n'ont pas les moyens d'injecter des milliards dans leurs économies, il faut un prêteur en dernier ressort solide, et le FMI est désormais crédible dans ce rôle. Le FMI est bien le grand gagnant de ce sommet. Tout le monde était d'accord pour dire que les activités financières étaient complètement sorties de leur lit, et qu'il fallait les réguler davantage. On l'a répété au G 20. C'est bien, mais cela n'est pas une rupture. Dire qu'il faut surveiller les hedge funds ou changer les normes comptables, chacun en convenait avant le sommet. De la même manière, le système de rémunération des traders a clairement constitué un pousse-au-crime, et limiter les excès - par exemple, en imposant que la part variable ne dépasse pas une certaine proportion du salaire fixe - est une bonne chose. S'attaquer aux paradis fiscaux, là encore c'est en soi positif, même s'ils ne sont pas spécifiquement responsables de la crise, qui est née au c£ur de Wall Street, dans les comptes hors bilan des banques, sous le nez des régulateurs ! C'est un peu le problème : à dénoncer une figure du mal, les paradis fiscaux, on s'exonère à bon compte de ses propres erreurs. Mais on était déjà d'accord sur les principes ! Ce sur quoi il y a un désaccord, c'est sur les moyens à mettre en £uvre pour éviter que la catastrophe ne se répète. Ce qui aurait été vraiment révolutionnaire, c'est la proposition, qui avait d'ailleurs été évoquée, de créer un véritable FBI international de la finance, qui aurait eu les moyens et la responsabilité de contrôler les grandes banques transnationales. Or ce n'est pas le cas de l'organisme qui a été créé, le Conseil de stabilité financière. Cela demeure un conseil consultatif, qui va compiler des données fournies par les autorités nationales. Le Forum de stabilité financière, dont il prend la suite, avait déjà été chargé de prévenir les crises systémiques, sans grand succès. On n'a pas vraiment changé les règles du jeu. Inciter les autorités de contrôle à créer leur propre G 20 est certainement un progrès, pas une révolution. Non, parce que les régulateurs nationaux vont eux-mêmes se montrer plus stricts. Prenez le régulateur américain, la SEC (Securities and Exchange Commission) : elle a été ridiculisée et humiliée par l'affaire Madoff, et elle va donc veiller à ce qu'au moins ce type d'affaires ne puisse plus se reproduire. Par ailleurs, le système bancaire américain est dans un tel état de délabrement qu'il lui faudra du temps avant d'être à nouveau sur pied. Non. Les Américains voulaient montrer à leur opinion qu'ils n'étaient pas les seuls à dépenser des sommes astronomiques pour relancer l'économie. Alors, on a ces 1 100 milliards accordés aux institutions multilatérales, et notamment au FMI, qui seront très utiles aux pays qui pourront en profiter. Pour le dire simplement, si cela peut éviter, disons, à l'Indonésie de faire faillite, c'est très bien ! Mais, pour le reste, on est loin des objectifs fixés par le FMI de consacrer 2 % du PIB à la relance. Le G 20 s'inquiète aussi de l'impact de ces plans de relance sur les finances publiquesàOui, il y a de plus en plus de gens qui sont préoccupés par les montagnes de dettes que l'on a accumulées ces derniers mois. Le bureau du budget du Congrès américain prévoit 13 % de déficit aux Etats-Unis cette année, 10 % l'année prochaine, et une moyenne de 5 % dans les dix prochaines années. Surtout, on peut lire entre les lignes du texte que l'on va avoir droit à un tour de vis fiscal. Quand la reprise sera là, il va bien falloir éponger l'ardoise. Au fond, la vraie nouveauté de ce G 20, c'est peut-être cela : la naissance d'un forum qui, d'une certaine manière, dictera l'air du temps économique. Et dira par exemple : " Là, les gars, il va falloir augmenter les impôts ! " C'est sans doute une manière d'interpréter la signification de ce sommet : s'il y a une innovation institutionnelle, c'est le G 20 lui-même, qui se constitue en un directoire - plus large et donc plus légitime que le G 7 - et s'autorise à tracer les grandes lignes à suivre pour l'économie mondialeàentretien : Baudouin Masse-Stamberger