Entretien: Jan Braet
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Entretien: Jan Braet Nous avons rencontré le Prix Nobel de littérature, chez lui, à Behlendorf. Des sculptures de Grass sont installées sur la pelouse de sa propriété. L'écrivain - et artiste plasticien moins connu - évoque son autobiographie, Pelures d'oignon, qui a suscité de fameux remous lors de sa publication en 2006, ainsi que la deuxième partie, Die Box, qui vient de paraître en allemand et raconte sa vie vue par ses enfants. Autour de lui, les titres des journaux évoquent l'augmentation des prix alimentaires. Sur la couverture d'un magazine, une pomme de terre. Günter Grass : Ce problème a toujours été pour moi un thème majeur, tant sur le plan politique que littéraire. A notre époque, on peut tout faire : on va sur la lune, on invente sans cesse de nouvelles technologies, on possède des moyens de communication qui nous transmettent en quelques secondes toutes les informations du monde, mais on n'est, hélas, toujours pas capable de nourrir toute l'humanité. La famine augmente. Des spéculations à la Bourse de Chicago peuvent provoquer la mort de centaines de milliers de personnes. Au cours des derniers mois, on a vu les répercussions catastrophiques sur les plus pauvres de la forte augmentation du prix du riz. Mais, lorsque les prix varient un tant soit peu dans les pays industrialisés, c'est tout de suite l'hystérie ! Dans mon roman Le Turbot, j'ai consacré un important chapitre à l'importation de la pomme de terre en Prusse et en Bavière. Sans celle-ci, l'industrialisation n'aurait tout simplement pas pu avoir lieu. Et, en cas de moisson désastreuse, il n'existait pas de produit de remplacement. La pomme de terre a compensé tout cela. Et encore ! Lorsque, en Irlande, au début du xixe siècle, la pluie a provoqué le pourrissement de trois ou quatre récoltes successives de pommes de terre, il s'en est suivi une vague folle d'émigration vers l'Amérique. J'ai été entièrement formé par l'allemand. Mais toutes les grandes contributions à l'évolution culturelle sont nées de mélanges culturels. Prenez le roman picaresque, né en Espagne : il n'est pas concevable sans l'occupation des Maures. C'est un mélange de genres. Ou le grand auteur flamand francophone, Charles De Coster : l'histoire de Tyl l'Espiègle est la continuation du roman picaresque transporté en Flandre. Hugo Claus s'inscrit dans la même lignée avec Le Chagrin des Belges, une £uvre grandiose. J'ai toujours regretté qu'il n'ait pas obtenu le prix Nobel. Oui, je m'y suis efforcé. A présent qu'il est décédé, je peux le dire. Autrement, on ne peut pas divulguer son choix. Au sein du comité, j'ai voté pour lui. Mais chaque membre ne dispose évidemment que d'une voix. Il s'agit d'un malentendu. Goethe était très ouvert aux genres étrangers. Il a traduit Diderot quand ses livres étaient interdits en France, et était très attentif à ce qui se passait en dehors de l'Allemagne. Il était le contraire d'un nationaliste. Ce n'est qu'à la fin du xixe siècle que sont apparus le chauvinisme et le nationalisme exacerbé. Vive le brassage de cultures ! Par exemple, jusqu'à aujourd'hui, la littérature anglaise était assez figée. Mais des écrivains venus d'Inde ou d'ailleurs lui redonnent vie. Salman Rushdie en est un bel exemple. Les écrivains qui m'ont précédé de peu, comme Heinrich Böll et Günter Eich, ont eu le sentiment que la langue allemande avait été corrompue par les nazis - ce qui est le cas. Il s'en est suivi une phase d'une sorte de littérature d'épuration : écrire très simplement, mesurer le sens précis de chaque mot, bref, un usage peureux de sa propre langue, pour surtout ne pas tomber dans le vocabulaire utilisé abusivement par les nazis. Et, lorsque ma génération a émergé, au milieu des années 1950, ma conviction était qu'on ne pouvait pas pénaliser la langue sous prétexte qu'elle avait été abusée. La langue allemande vaut mieux que cela. Il faut ouvrir tous les registres. Le Tambour a été ma première réponse à cette " littérature d'épuration ". L'origine de ce roman remonte à la découverte d'une dépêche de journal. Dans les années 1970, lorsqu'on est retourné sur l'atoll de Bikini, où s'étaient déroulées les expériences de bombes atomiques, la vie y était totalement anéantie. Seuls les rats avaient survécu, et ils s'étaient adaptés. Les rats ont un sens social plus développé que les humains : ils maîtrisent leur surpopulation. Je me suis donc demandé ce qui arriverait si nous, humains, faisions vraiment ce dont nous sommes capables, c'est-à-dire nous exterminer par l'usage des armes nucléaires... Jusqu'à preuve du contraire, nous sommes capables de nous anéantir de différentes manières. Il ne s'agit pas d'une apocalypse proclamée par une puissance divine. Mais, à cause de notre illusion de grandeur, nous voulons tout expérimenter, et nous avons ainsi ouvert la boîte de Pandore. Au temps de la guerre froide, la peur tenait en équilibre les deux grandes puissances atomiques. C'est désormais le passé. A présent, l'insécurité règne. On ignore où se trouve une part du matériel nucléaire, où il a disparu, qui le possède. Il est parfaitement possible qu'il entre en possession d'organisations criminelles, ce qui porterait la menace nucléaire partout dans le monde. Quant au changement climatique, il a été ignoré des années durant. A présent, les conférences se succèdent, mais que fait-on concrètement ? Même si on réduisait la consommation d'énergie - ce qui n'est pas le cas -, on ne peut pas arrêter cette évolution, tout au plus la freiner. La jeune génération se trouve confrontée à un avenir déjà déterminé par le changement climatique et la surpopulation. On en revient à l'éternelle incapacité de nourrir tout le monde. De toutes les voies idéologiques empruntées, qui se sont toutes révélées utopiques, une seule a subsisté : le capitalisme, en temps qu'instrument de pouvoir absolu. Parce qu'il n'y a pas de contre-pouvoir et, donc, apparemment pas d'alternative à celui-ci, on est retombé dans le capitalisme sauvage du xixe siècle. A l'époque de la guerre froide, les capitalistes devaient s'efforcer de témoigner d'un certain sens social. Il existait une opposition, quelle qu'elle fût. A présent, ils font ce qu'ils veulent. Le fossé qui existe partout dans le monde entre riches et pauvres ne cesse de se creuser. Le mot " membre " est faux. Il n'existait pas d'affiliation à la Waffen-SS. J'ai été appelé sous les armes dans une unité militaire nommée Waffen-SS. Celle-ci avait le plus grand quota au niveau des pertes et recrutait des volontaires depuis des années. En 1943, cette pratique a cessé et on a simplement été appelé sous les armes. C'est ce qui m'est arrivé et c'est de cette manière que les faits sont relatés dans le livre. Si vous l'avez lu, vous devriez savoir que je suis très critique par rapport à moi-même. J'écris d'ailleurs : " Ma génération a été corrompue ", et, par la suite, je me corrige en écrivant : " Non, je me suis laissé corrompre ". Je ne peux pas faire plus. Je trouve excessivement hypocrite que de nos jours, des jeunes de 35 ans ne prennent même pas la peine de s'imaginer ce que cela signifiait d'avoir grandi à l'époque du national-socialisme. J'avais 6 ans quand Hitler est arrivé au pouvoir. Durant toute ma jeunesse, je n'ai connu que cette seule idéologie qui, de plus, plaisait aux jeunes, avec les camps et tout le reste. Et il y avait le slogan démagogique génial d'Hitler : " La jeunesse doit être dirigée par la jeunesse ". Au départ, les résistants étaient très hésitants et ce sont les plus anciens qui les ont amenés à l'opposition. Certains avaient la chance d'avoir un membre de leur famille ou un professeur qui les a au moins amenés à douter. On devait en effet être très prudents. Mais tout le monde n'a pas eu cette chance. Mon père a rejoint le parti en 1936. C'était le type même du suiviste. Il n'y a eu aucune résistance de la part de la famille, j'ai tout simplement été entraîné. Je ne l'ai jamais caché, même abstraction faite de Pelures d'oignon. Je l'ai toujours affirmé. Pour ma part, à l'époque de l'après-guerre, il n'y avait rien de plus pitoyable que de se rendre compte, soudainement, combien de personnes en Allemagne prétendaient avoir été antifascistes ! Oui et, en fin de compte, vous allez plus profondément, dans la chair de votre vie. Celle-ci n'est faite que de pelures, elle ne possède pas de noyau. Mais on arrive à découvrir quelque chose de soi-même si on se met au travail et qu'on ôte une à une les pelures. C'est un processus de travail. Et un devoir envers soi-même, surtout dans une autobiographie, où il ne faut pas faire d'autoglorification. On doit pouvoir poser un regard critique sur soi-même. Effectivement, dans un certain sens. Mais la réaction a été épouvantable. Je crois que je n'y aurais pas survécu s'il n'y avait pas eu autant d'avis contraires émanant de collègues écrivains, même de l'étranger. Cela m'a permis de comprendre, mais ce ne fut pas simple. D'abord, le Frankfurter Allgemeine Zeitung et, ensuite, les hurlements d'une meute de loups. On a aussi voulu me régler mon compte au niveau politique. La polémique a fait en sorte que mon livre a été réduit à deux pages et demie, l'épisode de la Waffen-SS. Or le livre traite avant tout de mes questions manquées et du fait que, comme un idiot, j'ai cru jusqu'à la fin, à la victoire. Cela n'a rien à voir avec la Waffen-SS. Nous nous sommes laissés enfermés dans une hérésie. Ils étaient antagonistes et représentaient le choix de notre génération : Jünger ou Remarque. J'ai eu une préférence pour Remarque, le pacifiste. Jünger exalte la force et la guerre. Or durant ma courte période au front, j'ai fait l'expérience de la peur et du hasard de la survie, ce qui est très évident chez Remarque. Depuis mes 17 ans, quand j'ai été blessé, je suis conscient que la vie n'est que le fruit du hasard. J'ai vu sur le front trop de jeunes de mon âge, qui avaient tous une vie devant eux, des jeunes doués et totalement inexpérimentés. ( Soupirs. ) J'ai survécu car j'ai eu la chance de rencontrer un caporal derrière les lignes russes, un simple soldat qui avait connu toute la guerre et avait malgré tout conservé une certaine sérénité. Il m'a guidé à travers les lignes, sinon tout se serait terminé autrement. La survie est une question de hasard. Bien évidemment. Jünger est d'ailleurs resté actif jusqu'à un âge très avancé. Sur sa table d'écriture se trouvait un casque anglais criblé de balles. Tout comme autrefois, il était en quelque sorte resté fasciné par cette " grande aventure " qu'était pour lui la Première Guerre mondiale. On peut effectivement l'affirmer ! ( Rires.)