La partie civile - la famille Storme et apparentés - a eu le procès qu'elle réclamait. Elle était tellement persuadée que Léopold, 19 ans au moment des faits, ne pouvait être l'auteur de la tuerie du 16 juin 2007 dans le magasin familial de la rue des Capucins, à Bruxelles, qu'elle espérait un verdict d'acquittement. Tuer ses père, mère et s£ur, détruire le nid douillet d'une famille heureuse (et perchée sur un arbre généalogique étendant ses ramures de la Flandre vers le nord de la France, avec des branches dans le reste de la Belgique) ? Invraisemblable. Mais le tableau n'était pas aussi idyllique que celui dépeint à la barre par les témoins de moralité, censés aider à cerner la personnalité de l'accusé et son environnement.
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La partie civile - la famille Storme et apparentés - a eu le procès qu'elle réclamait. Elle était tellement persuadée que Léopold, 19 ans au moment des faits, ne pouvait être l'auteur de la tuerie du 16 juin 2007 dans le magasin familial de la rue des Capucins, à Bruxelles, qu'elle espérait un verdict d'acquittement. Tuer ses père, mère et s£ur, détruire le nid douillet d'une famille heureuse (et perchée sur un arbre généalogique étendant ses ramures de la Flandre vers le nord de la France, avec des branches dans le reste de la Belgique) ? Invraisemblable. Mais le tableau n'était pas aussi idyllique que celui dépeint à la barre par les témoins de moralité, censés aider à cerner la personnalité de l'accusé et son environnement. Vincent, le frère aîné de François-Xavier Storme et parrain de Léopold, a pourtant fourni une clé de compréhension, le 5 octobre dernier. Il a commencé son témoignage devant la cour d'assises de Bruxelles en comparant son frère au héros de la Vita è bella. Dans ce film, l'acteur et réalisateur Roberto Benigni transfigure par sa fantaisie l'univers concentrationnaire d'un juif italien enfermé avec son fils ; il réussit à envoyer un message d'amour à sa femme restée libre. Vincent Storme voulait rendre ainsi hommage au dévouement absolu de son frère et à l'amour romantique qu'il portait à Caroline, sa femme. Mais cette comparaison révélait aussi le côté clown triste de François-Xavier. De fait, l'enquête a montré que la vie du disparu n'était pas simple, professionnellement incertaine au point qu'il envisageait un exil en Grèce, les frasques du petit à gérer, la promiscuité étouffante de l'appartement du Sablon. " Mon frère n'était pas du genre à venir se faire consoler. S'il avait eu un problème, il aurait d'abord cherché à le résoudre lui-même ", a dit Vincent. Un chef de famille comme on les aime. Et que lui-même incarne maintenant, sous le contrôle étroit de la grand-mère paternelle, Jacqueline Vanneste, qui a soudé le clan, contre vents et évidences. Alors, quand on est sûr de l'innocence du rejeton, parce que le contraire serait " invraisemblable ", pas question de concéder quoi que ce soit à une enquête qui, sous la direction de la juge d'instruction Berta Bernardo-Mendez, concentre ses soupçons sur le seul survivant du massacre. Léopold était présent au moment des faits, la main gauche lacérée, étrangement sans émotions, amnésique, fabulateur, faisant même disparaître des preuves (le couteau et les vêtements ensanglantés) tout en en laissant d'autres (son sang mêlé à celui des trois victimes). Même si la famille a rapidement eu accès au dossier répressif, elle n'a jamais changé d'avis. Pourtant, Vincent Storme aurait pu se rendre compte des moyens considérables (21 enquêteurs, des expertises de toutes sortes) déployés pour dénouer l'énigme, à charge et à décharge, au gré des versions changeantes de son neveu, que le soutien inconditionnel de sa famille confortait dans ses protestations d'innocence. Au procès, l'un ou l'autre proche viendra pourtant se plaindre que l'on n'a pas vérifié l'un ou l'autre détail. Devant un parterre de journalistes, un membre de la famille qualifiera d' " insanités " le rapport des trois psychiatres mandatés par la juge d'instruction. A force, cette conviction inébranlable s'est retournée contre Léopold. Jusqu'en octobre 2009, le ministère public était d'avis qu'il fallait interner le jeune homme, sur la base du rapport de trois experts psychiatres mandatés par la juge d'instruction. Il avait été diagnostiqué psychotique, incapable de contrôler ses actes. Mais les avocats de Léopold Storme, Mes Pierre Huet et Jean-Philippe Mayence, s'y sont farouchement opposés. Ils ont été rejoints par la partie civile, représentée par Me Denis Bosquet, qui s'est appuyée sur un rapport collégial de trois autres psychiatres. Ces derniers ont reconnu Léopold sain d'esprit, sous réserve de caractéristiques propres aux " états limite " (borderline). Bref, les uns ont vu le verre à moitié plein, les autres à moitié vide. A un contre deux (habituellement, la partie civile est l'alliée de l'accusation), le parquet a changé son fusil d'épaule. Il a souhaité qu'un " large débat public " ait lieu. C'est peut-être l'effort que la société devait consentir pour permettre à la famille Storme de faire le deuil de son image idéale et d'entr'apercevoir, petit à petit, une autre vérité. " L'abcès va être crevé ", a constaté tristement une personne âgée, très proche de Caroline, la mère de Léopold, juste avant le réquisitoire de l'avocat général Bernard Dauchot. Après, son visage était défait. Bernard Dauchot a requis pendant près de six heures, tenant le jury et le public en haleine. Il a été énergique, humain, pédagogique. Un " faisceau de présomptions graves, précises et concordantes " confondent Léopold Storme. L'avocat général a décrit deux scènes de crime. D'abord Caroline Van Oost, attaquée au couteau dans le bureau ; puis son mari dans la réserve et, lorsqu'elle arrive à l'appel de son frère, Carlouchka est poignardée " de dos et par traîtrise ". Le c£ur atomique de cette boucherie (les mobiles) était plus délicat à exposer, puisque la thèse de la maladie mentale avait été écartée. " Léopold Storme était, je crois, une déception permanente pour ses parents, a commencé doucement l'avocat général. Il était conscient que sa façon de vivre leur faisait de la peine mais il continuait parce qu'il lui semblait que c'était le seul moyen de vivre heureux. Sur ce conflit de valeurs est venue se greffer une crise sentimentale aiguë. Axelle C., avec qui Léopold rêvait de reproduire le couple fusionnel de ses parents, allait partir pour quatre mois au Canada. Or Léopold a une personnalité abandonnique et anacritique. D'une part, il a peur d'être abandonné ; et d'autre part, dans la relation en face à face, l'amour se mélange à la haine, l'admiration à la jalousie. " L'avocat général a avancé une hypothèse. Que Carlouchka, sa s£ur tant aimée, ayant dénoncé le trafic de drogue auquel se livrait Léopold, son père aurait eu avec lui une explication qui promettait un serrage de vis (et la séparation avec Axelle). Le monde de Léopold, immature et égocentrique, se serait écroulé. Crime passionnel. Explosion de ranc£ur. Réduit au silence par ses mandants, Me Bosquet n'a pas ouvert la bouche pendant le procès. En revanche, dans une plaidoirie très émotionnelle, Jean-Philippe Mayence a monté en épingle les apories de l'instruction et tenté de noyer celles-ci dans le brouillard. Il a expliqué la conduite erratique et les " trous de mémoire " de Léopold par un stress post-traumatique, suite à la découverte des corps ensanglantés de ses parents et l'exécution de sa s£ur par un agresseur inconnu. Mais, à la toute fin, Me Mayence a quand même demandé " à titre infiniment subsidiaire " l'acquittement technique : Léopold est coupable mais pas responsable au moment des faits (article 71 du Code pénal). Un retour à la case départ - le coup de folie. L'ombre du dérangement mental, l'avocat général n'avait pas cherché à le dissiper, en parlant de la " personnalité très particulière " de Léopold Storme (" Il voit ce qui n'est pas et ne voit pas ce qui est "). Mais il avait aussi prévenu, au début de son réquisitoire : " Le crime de parricide et l'assassinat d'une s£ur sont des crimes qui détruisent les fondements mêmes de notre société. " Vingt-six ans de prison. Ce qui signifie qu'en cas de libération conditionnelle il pourra sortir dans cinq à six ans. MARIE-CéCILE ROYENsur un conflit de valeurs s'est greffée une crise sentimentale aiguë