A propos de cette compositrice de 58 ans, née dans un petit village du Péloponnèse, on peut évoquer la grandeur d'un Mahler méditerranéen ou celle d'un Arvo Pärt du sud: une musique d'une beauté fluide, drapée dans les orchestrations graves et élégantes. "Mon père était professeur de mathématiques, et je pense que chaque musicien entretient une relation avec cette discipline. J'ai une passion pour les rythmes mixtes, décalés: peut-être parce que j'ai le souvenir de Teichio, le village de mon enfance, où la vie était dure. Pas d'électricité, une eau puisée directement à la source venant des montagnes. Tout cela donnait aussi un sentiment de liberté absolue: quitter le village pour Athènes, à l'âge de 5 ans, a été d'autant plus pénible que le climat était à la privation et que la guerre civile déchirait le pays", déclare Eleni Karaindrou, femme aux longs cheveux noirs, en se régalant de la lumière finissante qui enveloppe doucement la capitale grecque.
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A propos de cette compositrice de 58 ans, née dans un petit village du Péloponnèse, on peut évoquer la grandeur d'un Mahler méditerranéen ou celle d'un Arvo Pärt du sud: une musique d'une beauté fluide, drapée dans les orchestrations graves et élégantes. "Mon père était professeur de mathématiques, et je pense que chaque musicien entretient une relation avec cette discipline. J'ai une passion pour les rythmes mixtes, décalés: peut-être parce que j'ai le souvenir de Teichio, le village de mon enfance, où la vie était dure. Pas d'électricité, une eau puisée directement à la source venant des montagnes. Tout cela donnait aussi un sentiment de liberté absolue: quitter le village pour Athènes, à l'âge de 5 ans, a été d'autant plus pénible que le climat était à la privation et que la guerre civile déchirait le pays", déclare Eleni Karaindrou, femme aux longs cheveux noirs, en se régalant de la lumière finissante qui enveloppe doucement la capitale grecque.La musique que compose Eleni est un fleuve faussement tranquille, qui convoque la plénitude en même temps que la tristesse, regarde le Danube avec des yeux de Parthénon et invente de nouvelles émotions avec les notes. Des mélodies sublimes, qu'elle disperse dans les oeuvres parfois austères de son compatriote, le cinéaste Theo Angelopoulos: personne n'a oublié cette scène cruciale du Regard d'Ulysse (1995) dans laquelle une statue de Lénine démembrée glisse sur une eau calme des Balkans devant des paysans qui se signent, médusés par l'Histoire ainsi revisitée. Mais la résonance du plan n'aurait jamais été aussi forte s'il n'y avait eu la mélodie de Karaindrou - jouée par la violoniste Kim Kashkashian -: un éclair qui, simplement, brise le coeur. Peu de musiciens - quel que soit leur genre - parviennent à tutoyer cette zone fragile où tombent les masques, où l'on approche de la matière même de la musique. "Angelopoulos, avec lequel je collabore depuis 1982, ne voulait pas d'un compositeur pour films professionnel. D'ailleurs, je n'étais pas prête à cela. Je ne fais pas une musique qui décrit les choses. Pour les films, je pars toujours d'une conversation entre nous - même avant le synopsis -, je me mets au piano et je regarde en moi-même. Pour Le Regard d'Ulysse, j'avais été touchée par la recherche de l'innocence perdue. Je me suis mise au clavier pour jouer le thème de dix-huit minutes: un premier jet auquel je n'ai rien changé. Ensuite, j'ai passé dix jours à retranscrire ce que j'avais joué." En écoutant une autre BO écrite pour Angelopoulos, Le Pas suspendu de la cigogne (1991) - aussi belle que la partition de Georges Delerue pour Le Mépris, de Godard -, on perçoit combien les orchestrations bouleversantes de Karaindrou se nourrissent de la matière même de la Grèce. Même si les influences semblent en filigrane, même si Eleni n'évoque le folklore que par bribes - un accordéon vague à l'âme par-ci, une lyre par-là -, le sang de la Grèce irrigue sa musique. Le hasard ne suffit pas à expliquer que la compositrice habite à 300 mètres de l'école où enseigna Aristote. L'harmonie qui domine sa musique est l'héritière de cette Antiquité aux proportions architecturales parfaites. La mémoire de l'exilPas étonnant, dès lors, que la nouvelle parution discographique de Karaindrou soit la musique d'une tragédie d'Euripide, écrite quatre siècles avant l'ère chrétienne. Si l'action de Trojan Women est millénaire, les compositions d'Eleni ont la vitalité organique d'un disque de Sigur Ros ou de Godspeed You Black Emperor!. Les mélodies graves, percées de choeurs magnétiques, possèdent la véritable modernité qui fait oublier les époques et les styles. Le murmure et le glissement des voix construisent un univers tragique mais jamais prisonnier. "Les polyphonies signifient l'indivisibilité de l'espoir", explique Karaindrou. Certains passages lumineux, comme Parodos, possèdent même un air immédiatement mémorisable. La compositrice réinvente l'orchestrale "pop antic" à coups de psalmodies et d'instruments antédiluviens, tels que le ney, la lyre de Constantinople, le santouri ou le bendir. La mémoire de l'exilCe nouveau disque - sublime - ne saurait donc être réservé au seul public des ex-Latin-Grec ou aux amateurs de musique "savante". Chez Karaindrou la chercheuse, l'émotion l'emporte toujours sur la théorie. " Trojan Women a été présenté l'été dernier au théâtre d'Epidaure, avec l'idée que chacun puisse comprendre l'enjeu de cette oeuvre. Euripide a écrit contre ses compatriotes - les Athéniens - qui attaquaient l'île de Milos, amie de Sparte, et réduisaient ses habitants en esclavage. Les thèmes du génocide, de l'exil, de l'injustice traversent l'écriture d'Euripide, comme celle de la musique que j'ai composée. C'est aussi ma réponse à ce XXe siècle d'une brutalité inouïe, à tout ce qui s'est passé dans les pays voisins, à quelques centaines de kilomètres d'ici. A l'explosion de la Yougoslavie, aux massacres du Kosovo, aux cohortes de réfugiés. N'oublions pas que la Grèce d'aujourd'hui - un pays de 10 millions d'habitants - compte peut-être 1 million d'Albanais, dont une immense majorité sont en situation illégale." L'abandon de l'identité, Eleni l'a vécu en 1967, lorsque le "régime des colonels" l'oblige à fuir son pays. Paris et la France deviennent son refuge pour plusieurs années, consacrées à l'étude de la direction d'orchestre et à l'ethnomusicologie. A son retour en Grèce, en 1975, elle entame sa brillante carrière de compositrice: musiques pour le ballet, la télévision, la radio et, bien sûr, le cinéma, avec des BO pour nombre de réalisateurs grecs. Dont le plus connu, Theo Angelopoulos, devient son plus fervent disciple. Le travail pour le théâtre l'amène à rencontrer - et à épouser - le metteur en scène Antonis Antypas. Leur dernière collaboration se concrétise dans Trojan Women, qui a triomphé à Epidaure et créé la même sensation dans toutes les villes grecques où la pièce fut représentée. Même si Eleni Karaindrou n'avoue aucun goût pour le mythe, elle accepte volontiers le terme de "mysticisme": on parlera aussi de spiritualité en écoutant ces compositions profondes qui pénètrent le corps de l'auditeur. Et restent longtemps, longtemps, dans son coeur.CD Trojan Women, chez ECM/Universal, qui distribue également The Suspended Step of the Stork, Music for Films, Eternity and a Day et Ulysse's Gaze. Philippe Cornet